Retour au studio,
quelques douleurs et plein de doute,
avec le plaisir de pouvoir se poser un peu,
juste pour pouvoir créer.
Mardi 9 février
Jour de la rentrée des classes.
Le lendemain du nouvel an chinois.
Je reprends la voiture pour Aix-en-Provence.
Destination le Pavillon Noir.
Il n’est pas encore 10h quand je trouve une place.
La journée commence bien, je suis en avance.
Un peu comme les lycéens qui traînent au bar, en face du lycée, ou qui fument leur dernière clope avant de passer le portail, j’attends dans la voiture.
Derniers messages aux amis sur le net,
la radio en fond sonore.
C’est le grand flip habituel des premiers jours,
cette angoisse à l’idée de ce que je suis réellement, concrètement, en train de mettre en route,
celle aussi de ne pas trouver,
de ne pas savoir faire germer les petites graines de mouvement que j’ai semées ça et là le trimestre passé dans les studios où j’ai partagé de la danse avec les autres.
10h.
Je ferme la porte et je remonte la rue.
J’ai dans la tête la musique du début de ma classe de l’année dernière,
ou bien était-ce l’année précédente, je ne me souviens plus.
Un truc qui m’avait fait penser à un voyage sous la pluie.
C’était d’ailleurs le temps qu’il faisait quand je l’ai composée.
Ça, je m’en souviens.
C’était à Taipei.
Je passe devant le Conservatoire et longe le Pavillon et ses « open spaces ».
Beaucoup de têtes que je reconnais,
Michel, au bureau de Nathalie, qui me sourit,
Estelle à l’accueil et son habituel sourire.
Elle regarde le planning,
« c’est très calme, cette semaine !
- alors … studio Bagouet ! »
Le sol va accrocher un peu,
je mettrai peut-être des chaussettes,
on verra bien.
Premier étage.
Les tabourets sont encore retournés sur les grandes tables.
Je regarde le planning,
je suis dans le même studio toute la semaine.
C’est quand même plus qu’agréable de pouvoir s’installer dans un endroit comme ça.
Je pousse la porte du studio et pose mon sac à l’entrée
comme je l’ai fait il y a exactement un an …
Avec eux,
dans la semaine cruciale juste avant l’entrée au théâtre pour la Septième Nuit.
L’Asie me revient en tête.
Mais me quitte t-elle jamais ?
Je fais un selfie que je leur envoie immédiatement.
Le premier café à la machine.
Pendant qu’il coule, je déambule dans le foyer en regardant les plannings,
c’est effectivement bien vide,
pas beaucoup de danseurs,
pas de collègues profs qui donnerait des classes à la compagnie.
Une semaine calme,
c’est peut-être ce qu’il me faut …
Je descends sur le parvis avec mon petit gobelet en plastique marron et mes carnets de note.
Il ne fait pas super beau.
Je bois cette petite chose amère en faisant le point sur ce que je veux faire cette semaine,
sur le matériau dansé que j’ai expérimenté et qu’il faut que je me remette dans le corps.
Il y a ce vieux bonhomme qui me dévisage.
Est-ce que c’est parce que je fume la pipe ?
Parce que j’ai des cheveux longs et une barbe ?
Il a l’air inquiet en tous cas.
Mais il ne m’adresse pas la parole et poursuit son chemin.
Retour au studio.
Je pose mes fringues sur une des grosses malles,
comme les autres fois.
La barre.
Comme toutes les musiques sont sur des fichiers séparés, il faut que je fasse un montage qui me permettra de tout enchaîner sans retourner à chaque fois à l’ordinateur.
Je prends le temps qu’il faut, ça sera utile pour les quatre mois à venir …
L’audition de mes musiques dans un nouveau lieu est toujours une surprise.
Certaines choses sont bien jolies, d’autres étonnamment moches.
Il va falloir faire avec.
Je mixe un peu, histoire de ne pas râler à chaque fois que j’entends quelque chose qui ne me plait pas,
je règle les durées, les niveaux sonores.
Et puis voilà, je n’ai plus de raison de faire autre chose.
Plus d’excuse.
C’est parti.
Première partie du saut à l’élastique.
Ces exercices que je connais par coeur et que je fais devant ou avec mes élèves,
je les fais seul, là, devant ce miroir,
qui me renvoie mes cernes, mon ventre et mon désarroi capillaire …
Pas facile.
Les musiques s’égrènent et je fais l’inventaire de mes douleurs,
notamment de celles autour de ma hanche gauche,
j’aimerais bien qu’elle m’emmène loin encore longtemps …
La barre terminée, je décide de commencer par la chose qui est la plus fraîche dans mon esprit.
L’oiseau palindrome.
À Taïwan, il y a beaucoup d’oiseaux,
et j’ai envie de parler d’eux à travers un solo.
J’ai dans l’idée de le terminer par l’arrivée du reste du groupe qui reprendrait en choeur un des motifs principaux de la danse de départ.
J’ai composé la musique de telle manière que la mélodie puisse être la même à l’envers comme à l’endroit,
d’où le palindrome.
Pas sûr que je me serve de la version rembobinée, mais c’est un chouette exercice de style.
Ce solo aux oiseaux, j’ai décidé de l’écrire pour Mimi, la troisième danseuse de la WeiDanceCompany.
Une sacrée jeune femme, brillante, dynamique, plus extravertie que Wan Chu.
J’ai envie de voir ce que va faire ma danse sur ce corps que je ne connais pas.
Écrire pour quelqu’un qui n’a jamais dansé pour soi est toujours une sacrée aventure.
On a forcément des surprises.
Parfois ça coince,
parfois, ça provoque des accidents, salutaires,
en tous cas, ça emmène les choses ailleurs.
En guise de matériel de base, il y a cette phrase que j’ai travaillée récemment, en trois ou quatre versions, avec les élèves et les stagiaires.
Il y a aussi ces choses que j’ai partagées avec les jeunes taïwanais cet été.
Je me replonge dans tout ça.
Soucis d’appuis, trous de mémoire, douleur,
l’horizon s’éclaircit doucement mais non sans mal.
Je commence à faiblir.
Pause déjeuner.
Il est 13h.
Aujourd’hui, je vais à l’Ancienne Épicerie,
la maison d’hôtes où Cheng Wei et Wan Chu avaient dormi l’an dernier.
Luc et Laurent ont décidé d’ouvrir un restaurant en plus de la maison d’hôtes qu’ils gèrent déjà.
Ils sont un peu inconscients eux aussi.
L’accueil est chaleureux,
le repas est copieux,
pas cher,
je retourne au Pavillon le coeur léger,
mais le corps, lesté vers le bas …
La reprise est rude.
J’ai du mal, je me décourage,
je n’aime pas trop ce que je vois mais bon, je garde en tête qu’au bout du compte ça n’est pas moi qui le dansera.
Je filme,
pour mémoire et par dépit.
Pour finir la journée, je m’attaque à une autre partie,
plus calme et essentiellement au sol.
Elle évoquera une autre chose importante pour les taïwanais,
les « hotsprings »,
les bains,
il y en a partout sur l’île et c’est un endroit où on emmène souvent les invités.
Je mets la musique en boucle,
je laisse la caméra tourner,
je me lance.
À 16h30 je sature de tout, il est temps de m’arrêter.
quelques douleurs et plein de doute,
avec le plaisir de pouvoir se poser un peu,
juste pour pouvoir créer.
Jour de la rentrée des classes.
Le lendemain du nouvel an chinois.
Je reprends la voiture pour Aix-en-Provence.
Destination le Pavillon Noir.
Il n’est pas encore 10h quand je trouve une place.
La journée commence bien, je suis en avance.
Un peu comme les lycéens qui traînent au bar, en face du lycée, ou qui fument leur dernière clope avant de passer le portail, j’attends dans la voiture.
Derniers messages aux amis sur le net,
la radio en fond sonore.
C’est le grand flip habituel des premiers jours,
cette angoisse à l’idée de ce que je suis réellement, concrètement, en train de mettre en route,
celle aussi de ne pas trouver,
de ne pas savoir faire germer les petites graines de mouvement que j’ai semées ça et là le trimestre passé dans les studios où j’ai partagé de la danse avec les autres.
10h.
Je ferme la porte et je remonte la rue.
J’ai dans la tête la musique du début de ma classe de l’année dernière,
ou bien était-ce l’année précédente, je ne me souviens plus.
Un truc qui m’avait fait penser à un voyage sous la pluie.
C’était d’ailleurs le temps qu’il faisait quand je l’ai composée.
Ça, je m’en souviens.
C’était à Taipei.
Je passe devant le Conservatoire et longe le Pavillon et ses « open spaces ».
Beaucoup de têtes que je reconnais,
Michel, au bureau de Nathalie, qui me sourit,
Estelle à l’accueil et son habituel sourire.
Elle regarde le planning,
« c’est très calme, cette semaine !
- alors … studio Bagouet ! »
Le sol va accrocher un peu,
je mettrai peut-être des chaussettes,
on verra bien.
Premier étage.
Les tabourets sont encore retournés sur les grandes tables.
Je regarde le planning,
je suis dans le même studio toute la semaine.
C’est quand même plus qu’agréable de pouvoir s’installer dans un endroit comme ça.
Je pousse la porte du studio et pose mon sac à l’entrée
comme je l’ai fait il y a exactement un an …
Avec eux,
dans la semaine cruciale juste avant l’entrée au théâtre pour la Septième Nuit.
L’Asie me revient en tête.
Mais me quitte t-elle jamais ?
Je fais un selfie que je leur envoie immédiatement.
Le premier café à la machine.
Pendant qu’il coule, je déambule dans le foyer en regardant les plannings,
c’est effectivement bien vide,
pas beaucoup de danseurs,
pas de collègues profs qui donnerait des classes à la compagnie.
Une semaine calme,
c’est peut-être ce qu’il me faut …
Je descends sur le parvis avec mon petit gobelet en plastique marron et mes carnets de note.
Il ne fait pas super beau.
Je bois cette petite chose amère en faisant le point sur ce que je veux faire cette semaine,
sur le matériau dansé que j’ai expérimenté et qu’il faut que je me remette dans le corps.
Il y a ce vieux bonhomme qui me dévisage.
Est-ce que c’est parce que je fume la pipe ?
Parce que j’ai des cheveux longs et une barbe ?
Il a l’air inquiet en tous cas.
Mais il ne m’adresse pas la parole et poursuit son chemin.
Retour au studio.
Je pose mes fringues sur une des grosses malles,
comme les autres fois.
Comme toutes les musiques sont sur des fichiers séparés, il faut que je fasse un montage qui me permettra de tout enchaîner sans retourner à chaque fois à l’ordinateur.
Je prends le temps qu’il faut, ça sera utile pour les quatre mois à venir …
L’audition de mes musiques dans un nouveau lieu est toujours une surprise.
Certaines choses sont bien jolies, d’autres étonnamment moches.
Il va falloir faire avec.
Je mixe un peu, histoire de ne pas râler à chaque fois que j’entends quelque chose qui ne me plait pas,
je règle les durées, les niveaux sonores.
Et puis voilà, je n’ai plus de raison de faire autre chose.
Plus d’excuse.
C’est parti.
Première partie du saut à l’élastique.
Ces exercices que je connais par coeur et que je fais devant ou avec mes élèves,
je les fais seul, là, devant ce miroir,
qui me renvoie mes cernes, mon ventre et mon désarroi capillaire …
Pas facile.
Les musiques s’égrènent et je fais l’inventaire de mes douleurs,
notamment de celles autour de ma hanche gauche,
j’aimerais bien qu’elle m’emmène loin encore longtemps …
La barre terminée, je décide de commencer par la chose qui est la plus fraîche dans mon esprit.
L’oiseau palindrome.
À Taïwan, il y a beaucoup d’oiseaux,
et j’ai envie de parler d’eux à travers un solo.
J’ai dans l’idée de le terminer par l’arrivée du reste du groupe qui reprendrait en choeur un des motifs principaux de la danse de départ.
J’ai composé la musique de telle manière que la mélodie puisse être la même à l’envers comme à l’endroit,
d’où le palindrome.
Pas sûr que je me serve de la version rembobinée, mais c’est un chouette exercice de style.
Ce solo aux oiseaux, j’ai décidé de l’écrire pour Mimi, la troisième danseuse de la WeiDanceCompany.
Une sacrée jeune femme, brillante, dynamique, plus extravertie que Wan Chu.
J’ai envie de voir ce que va faire ma danse sur ce corps que je ne connais pas.
Écrire pour quelqu’un qui n’a jamais dansé pour soi est toujours une sacrée aventure.
On a forcément des surprises.
Parfois ça coince,
parfois, ça provoque des accidents, salutaires,
en tous cas, ça emmène les choses ailleurs.
En guise de matériel de base, il y a cette phrase que j’ai travaillée récemment, en trois ou quatre versions, avec les élèves et les stagiaires.
Il y a aussi ces choses que j’ai partagées avec les jeunes taïwanais cet été.
Je me replonge dans tout ça.
Soucis d’appuis, trous de mémoire, douleur,
l’horizon s’éclaircit doucement mais non sans mal.
Je commence à faiblir.
Pause déjeuner.
Il est 13h.
Aujourd’hui, je vais à l’Ancienne Épicerie,
la maison d’hôtes où Cheng Wei et Wan Chu avaient dormi l’an dernier.
Luc et Laurent ont décidé d’ouvrir un restaurant en plus de la maison d’hôtes qu’ils gèrent déjà.
Ils sont un peu inconscients eux aussi.
L’accueil est chaleureux,
le repas est copieux,
pas cher,
je retourne au Pavillon le coeur léger,
mais le corps, lesté vers le bas …
La reprise est rude.
J’ai du mal, je me décourage,
je n’aime pas trop ce que je vois mais bon, je garde en tête qu’au bout du compte ça n’est pas moi qui le dansera.
Je filme,
pour mémoire et par dépit.
Pour finir la journée, je m’attaque à une autre partie,
plus calme et essentiellement au sol.
Elle évoquera une autre chose importante pour les taïwanais,
les « hotsprings »,
les bains,
il y en a partout sur l’île et c’est un endroit où on emmène souvent les invités.
Je mets la musique en boucle,
je laisse la caméra tourner,
je me lance.
À 16h30 je sature de tout, il est temps de m’arrêter.
Et puis, j’ai quatre heures de tutorat qui m’attendent dans une association à Rognac.
Me pencher sur les soucis de création des autres va me nettoyer l’esprit de mes doutes,
du moins pour un temps.
22h.
Je suis chez moi.
Je charge les films sur l’ordinateur,
mais je ne les regarde pas.
La surprise sera peut-être bonne mais je préfère la garder pour demain.
On verra bien …
Me pencher sur les soucis de création des autres va me nettoyer l’esprit de mes doutes,
du moins pour un temps.
22h.
Je suis chez moi.
Je charge les films sur l’ordinateur,
mais je ne les regarde pas.
La surprise sera peut-être bonne mais je préfère la garder pour demain.
On verra bien …






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