Création franco-taïwanaise de Claude Aymon et Cheng Wei Huang

pour les deux compagnies c2a et WeiDanceCompany,

In Wei est une vision croisée des deux chorégraphes

sur sur ces aspects qui séparent l’est de l’ouest, l’Asie de l’Europe.

Après avoir travaillé chacun dans le pays de l’autre,

ils ont décidé de parler de tout ça par le langage qu’ils ont en commun, celui du corps.

Les danseurs des deux compagnies ont travaillé tour à tour avec les deux chorégraphes

à la fois en France et à Taïwan,

avec une première taïwanaise à Kaohsiung en août 2016 et une première française à la Toussaint.

vendredi 25 novembre 2016

11/08/16 - Taiwan 3e partie - Jour 15 - un jour de générale

Les premiers filages, 
là où tous les éléments s'assemblent, 
mais s'il faut parfois 
savoir attendre.                 












Jeudi 11 août,

Une fois de plus je me réveille avant le réveil.
Je pressens un ciel gris dans les rais de lumière entre le mur et le rideau.

J’effectue mécaniquement les rituels du matin.
L’eau chaude, le thé, les biscuits, la radio.
L’envie de déjeuner sur le balcon revient,
celle de prendre mon temps aussi,
enfin …

France Inter,
Radioscopie,
toujours,
c’est Nathalie Sarraute qui discute avec Jacques Chancel.
Certaines phrases de cette émission d’une décennie où pourtant les choses paraissaient bien plus calmes, résonnent particulièrement avec l’actualité.
« avec tout ce qui se passe en ce moment … » dit-elle,
j’avale une gorgée de thé,
je souris.

La pluie tombe un peu.
Je n’ai pas très faim.
Probablement à cause du riz à la dinde mangé très tardivement hier 
et peut-être aussi parce que je ne peux pas être rassuré quant aux jours à venir.
Plus que jamais, ces spectacles seront autant de sauts dans un inconnu.

Sur Internet, rien de bon.
Le feu a embrasé les collines autour de Marseille,
et je reçois un mail de Pôle Emploi,
me demandant toute une série de papiers dans les quinze jours.
Je n’ai pas les idées assez claires pour voir comment je vais me débrouiller.
Je tenterai de régler ça plus tard dans la journée.



Je commence à être assez mouillé sur le balcon.
Je rapatrie dans l’appartement le matériel de mes rituels .
Il me reste encore un peu de temps.
Juste assez pour rassembler mes notes manuscrites pour le blog 
et consigner les souvenirs de ces derniers jours.
Il semblerait que le dimanche à la plage ait disparu, 
des fouilles plus approfondies dans toutes les feuilles qui trainent, s’imposent.

9h30,
je suis à l’étage en dessous.
L’ambiance est radicalement différente de la veille.
Les filles sont détendues, prennent leur temps.
Je préfère ça.

9h45,
nous sommes à la gare.
On parle de choses futiles,
on sourit,
ça fait du bien.
Je ne suis pas concentré sur la route.
Nous ratons Formosa boulevard.
Je m’en rends compte à Central Park.
On fait demi tour.

Quand nous arrivons sur le quai de la ligne orange, une voix se fait attendre juste derrière nous :
c’est Mimi !
Toujours aussi dynamique, même le matin.
C’est vrai que nous sommes presque voisins 
puisque son père lui a dégotté un petit pied-à-terre dans le quartier de la gare
mais comme elle arrive avec Wan Chu en scooter, 
j’avais oublié qu’elle prenait d’abord le métro elle-aussi.
Dans la rame, heureusement presque vide,
Élise et Mimi révisent les chaises.
Leur agitation et leurs voix attirent l’attention des quelques passagers du wagon.
Il y a des oeillades, des regards furtifs.
C’est intéressant d’observer ces observateurs et leur façon de faire toute asiatique.



À Weiwuyin, Mimi nous quitte.
Wan Chu l’attend de l’autre côté de l’avenue.
Elles fera le reste de la route en scooter.
C’est aussi le cas d’Élise, qui contrairement à hier CF., saute sur le deux roues de Cheng Wei, avant que qui que ce soit d'autre en ait l’idée.
Marie et moi remontons les 700 mètres de l’avenue en tête à tête.
Elle me dit qu’elle va mieux,
qu’elle s’habitue au climat.
Ça me fait tellement plaisir.

10h20,
nous arrivons au 281.
Pas d’invités aujourd’hui, c’est juste un cours « compagnie ».
Bien plus reposant. 
Comme ils connaissent les exercices de la barre, 
je peux presque ne m’occuper que de moi pendant 45 minutes.



Fin de cours.
Chacun prend le temps de réveiller son corps à sa manière,
revoit l’ordre du spectacle et éventuellement les quelques petites choses qui l’inquiètent.
Nous attaquons le premier vrai filage à 11h.
Je vais en filmer quelques parties.

Les accessoires et les chaises sont en place.
On n’a pas encore le faux vin et la bière mais les verres sont là pour Nightlife.
Cela va nous permettre de tester enfin cette scène 
qui décidément, aura vraiment été travaillée à la va-vite.
On prévient tout le monde de la présence de verre en coulisses.
Je reste à l’ordinateur pour le début,
Cheng Wei fait notre duo tout seul,
je les rejoindrai à la danse d’ensemble.



Malgré quelques plantades plus ou moins prévisibles,
tout se passe plutôt bien.
Je suis content de ce que je ressens.
Nous avons enfin pu tester le Nightlife avec les accessoires en place …
C'est jouable, il faudra juste trouver le bon dosage dans ce que l'on joue pendant qu'Élise danse.
En revanche, il va falloir revoir le final : 
Mimi dans le stress d’un changement de coulisses a cassé un verre.
Elle le saura pour la prochaine fois …

Toutes les transitions sont à revoir.
Il va falloir faire de vrais choix sur les durées,
sur le temps que l’on va laisser aux changements de lumières,
sur celui qui permettra au public de passer d’une ambiance à une autre.
J’espère juste qu’on aura ... le temps …

Je croise les mines déconfites des françaises,
je les entends discuter,
parler de leur déplaisir,
ça me fait de la peine,
beaucoup.

Les repas de midi arrivent.
Tout le monde mange dans la loge silencieuse.
Je n’ai pas très faim.
Cheng Wei, inquiet pour la suite de la journée, ne mange pas beaucoup non plus.
Je tente de voir comment je vais résoudre mon souci de Pôle Emploi,
j’en parle à Élise, la seule qui pourrait être confrontée à ce genre d’ennuis,
elle ne m’écoute pas,
elle s’en fout.

J’en parle en anglais à Cheng Wei,
il ne comprend pas tout mais compatit
C'est déjà ça.

On organise l’après-midi.
L’équipe technique a besoin de temps pour installer toutes les lumières.
Ce qu'elle aurait dû faire hier soir.
On donne une heure de pause aux filles.
L’occasion pour Marie de montrer à ses amies le lac au milieu du parc de Weiwuyin.
qu'elle l’a découvert mercredi pendant qu’Élise apprenait Nightlife.

Quand elles reviendront, on répétera de l’autre côté de la régie
où il y a un espace aussi grand que celui sur lequel on danse.

Cheng Wei n’a pas besoin de moi.
Je tente de régler à distance mon problème de paperasse française.



14h45,
les quatre filles reviennent contentes de leur balade dans le parc.
On va comme prévu dans l’espace derrière la régie.
Après examen général du sol, on découvre des pointes, des agrafes,
c’est trop dangereux.

Repos pour tout le monde.



Ou presque.
Wan Chu prépare ses cours
et je bosse sur des éléments de la musique qui ne me plaisent pas,
sur des transitions que je raccourcis.
Avec Cheng Wei, nous faisons le point avec l’ingé son, 
on vérifie les tops (notamment sur ceux qui n’ont pas bien fonctionné au premier filage),
on fait une balance.

L’équipe lumière prend plus de temps que prévu,
mais on n’a pas d’autre choix que d’attendre.
J’entends Élise se plaindre,
je ne dis rien.
Nous aussi, nous aurions bien aimé faire autrement …

17h30,
maintenant que les lumières sont installées, 
on fait un autre filage 
mais en costumes.

Remise en place de tous les accessoires.
Même si Mimi ne devrait plus faire la même erreur,
les verres seront sur les chaises pour éviter la catastrophe du matin.
La nuit tombe dehors,
on est très proche des conditions « spectacle »,
une répétition quasi générale.

Prologue.
Nous attaquons le duo.
Tout se déroule comme d’habitude pour Cheng Wei et moi, 
mais je sens quelque chose de différent chez les filles,
on verra bien.
Au moment de la danse d’ensemble, ce que je sentais se confirme :
elles ont quatre mesures de retard.
Je fais arrêter la musique.
Les filles nous regardent étonnées.
Je leur dis qu’elles ne sont pas dans les temps.
Mimi me dit, avec un aplomb déconcertant, que la musique a changé.
« the music has changed, it’s shorter »
Les quatre filles nous regardent avec défiance.
Nous avons, encore, fait une erreur.
Je lui dis que la musique n’a pas été modifiée.
« alors vous êtes en avance »

Je ne trouve pas les mots.
Pas une seconde, elle n’imagine que l’erreur peut venir de leur côté.
Par exemple, elles peuvent être rentrées trop tard.
Non, elles, elles savent.
Nous sommes les mauvais.

Voilà un moment dont, sans aucun doute elle parlera avec Cheng Wei dimanche soir, 
après la dernière, comme en avril, après sa pièce.
On reprend.
Je mets de côté ma casquette de danseur, pour redevenir répétiteur et chorégraphe. 
Tout en copiant ce que fait Cheng Wei 
(heureusement que nous sommes à l'unisson à ce moment-là),
je me concentre sur la musique et leur donne leur top d’entrée.
Plus de soucis de décalage,
on enchaîne …

L’oiseau,
le premier speech,
Nightlife, 
le baiser,
le second speech,
le quatuor,
Foreigners,

quand on attaque Hotsprings,
Wan Chu a disparu.
Dommage, à peu de choses près, elle aurait pu faire le filage en entier.

Quoiqu’il en soit, tout se met en place,
la mécanique est de mieux en mieux huilée et les transitions sont bien plus fluides 
(quoique toujours trop longues à mon goût).

Cheng Wei veut revoir le quatuor,
j’en profite pour le convaincre de changer une difficulté technique qu’elles n’arrivent pas toujours à passer et qui n'apportent rien à la pièce.
Si elles n’y arrivent pas aujourd’hui, elles ne pourront pas le danser demain.
Il en convient.
Marie me remercie du changement 
en faisant remarquer que ça aurait quand même été mieux si ça avait été fait plus tôt.
Décidément …

Les danseuses partent dans les loges.
On revoit les lumières avec la créatrice.
Les mots fusent, 
la traduction va à l’essentiel,
on est loin de toute courtoisie mais on sait pourquoi.

Marie apparait, prête à partir.
Je demande à mes deux collègues si on a besoin des danseuses pour les lumières.
Cheng Wei traduit à la jeune femme aux lumières qui répond que c’est possible 
mais qu’elle ne peut pas dire quand.
Je demande aux filles de patienter encore un peu.
Élise me répond qu’elles n’ont fait que ça toute la journée.
C’est rude.
Mais je ne dis rien.

À 20h30, on les laisse partir.
On fera leur rôle le cas échéant.
Demain matin ?
Elles petit déjeunent dehors, 
donc rendez-vous à la gare à 9h30.

On reste encore deux petites heures pour vérifier les tops, 
les intensités, les durées.



22h 15,
on quitte le théâtre poussé poliment par le jeune homme qui est à l’accueil depuis 9h ce matin.
Officiellement, nous n’avons le théâtre que jusqu’à 22h,
et pour lui aussi, la journée a été longue.

La porte du grand espace 281 se ferme,
et ses lumières s’éteignent.
Nous allons vers le parking à scooter à travers le parc 
où est installé un chat de Worchester en ballons de baudruche.
En plein jour, on ne voyait pas trop ce que ça représentait.
De nuit, cela prend une dimension certaine ...



Avant de rentrer chez lui, Cheng Wei doit repasser au Night Market pour racheter un tee-shirt.
Celui qu’il a acheté hier est vraiment trop petit.
(il est mince … mais pas à ce point-là !)
Il fait un crochet pour me déposer.

23h,
nous sommes sur Hebei road.
Le scooter s’arrête.
Ce soir Cheng Wei ne reste pas.
Je monte à l’appart’,
transfère les vidéos du matin,
met en charge la batterie de l’appareil photo,
et prépare les affaires qui me manquent pour demain.

Je pense à cette journée,
perplexe et inquiet.
Je me souviens de moi, interprète.
Je la ramenais souvent certes 
mais je ne me souviens pas avoir reproché à l’igné son, au compositeur ou aux musiciens de s’être planté,
je ne me souviens pas non plus avoir râlé à ce point quand nous passions des heures à faire des placements pour les chorégraphes ou les créateurs lumières,
j’ai peut-être oublié.

La fatigue a raison de mes réflexions.
Comme tous les autres soirs de la semaine, je ne vois pas minuit.

Et bien voilà, 
on y est,
demain c’est …




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