Du trac
partout,
des bonnes surprises,
et plein de petits bonheurs
partout,
des bonnes surprises,
et plein de petits bonheurs
19h30,
et des poussières.
Cheng Wei s’installe sur sa chaise.
Le silence se fait dans le public.
De ce que je comprends, il se présente,
puis présente les filles qui à l’appel de leur nom entrent sur le plateau et se chauffent.
Je suis appelé en dernier.
Je vais près de lui et je m’adresse directement au public
immédiatement interrompu par un « not now » qui déclenche quelques rires dans la salle.
Je vais me chauffer avec les filles.
Cheng Wei me rappelle
Il veut tenter le gag une seconde fois.
Je comprends qu’il faut que je revienne.
Il me renvoie.
Là, la salle rit pour de bon.
Une manière de les détendre comme une autre,
qui a l’air de fonctionner.
Il y a un mot repère dans le discours de Cheng Wei
qui déclenche le départ des taïwanaises vers les coulisses.
Nous leur emboitons le pas.
Le noir se fait.
Cheng Wei range la chaise
pendant que les premières notes du prologue envahissent le 281.
Je me place,
il vient à mes côtés.
C’est parti.
Nous déroulons le duo de manière fébrile mais sans faille apparente.
C’est émouvant de nous sentir autant connectés, même dans la peur,
comme deux ans plus tôt presque jour pour jour.
J’entends le repère d’entrée des filles.
J’espère qu’elles sont entrées.
Nous sommes au sol, à l’unisson,
j’entends les frottements de leurs pieds.
Élise entre,
elle touche un pendillon,
je reste concentré.
Pour nous au sol,
c’est un silence dans le mouvement,
puis vient le break qui annonce le regroupement de tous.
On se lève, trouve nos places.
La danse d’ensemble.
Je sors de scène le premier.
Le prologue est déjà sur le point de se finir.
J’observe les filles au sol depuis la coulisse.
Cheng Wei sort,
puis Élise, Marie, Wan Chu,
et Mimi qui fait la liaison avec l’oiseau.
La flûte,
je révise mon entrée.
Je ne sais jamais de quel pied il faut que je rentre pour attaquer la danse.
Wan Chu et Marie sont belles.
Comme Cheng Wei et moi quelques minutes plus tôt, elles ont peur.
Ce sont pourtant les deux parties que l’on a dansé le plus,
le trac est décidément tout sauf raisonnable.
Les lignes sont claires,
les engagements un peu hésitants mais tout se passe bien.
Je fais disparaître le chorégraphe pour redevenir danseur.
De quel pied je dois commencer ?
Je me lance, on verra bien.
Première danse d’ensemble,
tout fonctionne.
Déconstruction,
déclinaison de la première phrase,
en échos,
les sols,
le quintette avec Wan Chu seule,
la danse de fin,
et les solos de sortie,
qui d’ailleurs ressemblent un peu trop à la fin précédente,
il faudra que je change cette partie pour la version française.
En sortant, Mimi me regarde d’un air décidé et un large sourire.
Elle est prête pour « le comptage »
Nous rentrons ensemble.
Je raconte en français ce qu’elle traduit en chinois.
On en arrive au moment crucial où le public devrait participer.
On demande au public de se lever,
je me prépare à devoir les encourager …
Pas la peine, ils sont déjà tous debout, comme un seul homme.
« un …
- un
- deux
… »
Les chiffres défilent.
Avec les soucis sur ces sons français si difficiles à prononcer pour les étrangers
et particulièrement pour les chinois.
Les « e » , les « r »,
on reste un certain temps sur « trois » et « quatre »,
et on enchaîne, plus facilement, sur les chiffres suivants.
On prend notre élan,
et on tente la danse,
celle que j’avais faite avec les petits stagiaires du studio de miss Lin il y a deux ans,
et que j’ai reprise à la librairie il y a presque quinze jours.
Ça se passe au delà de mes espérances.
On se plante, on s’amuse.
Pas si facile de revenir au spectacle,
le « vrai », le sérieux …
Le public se réinstalle,
l’ambiance lumineuse passe au violet.
Night life.
Cheng Wei arrive avec la canette de bière taïwanaise et son verre de jus de canneberges.
On s’installe par terre,
Élise entre,
et attaque cette danse qui nous a posé tant de soucis.
Elle est exemplaire.
Comme souvent sur scène.
Sur ce grand plateau, on a quand même un peu la sensation qu’il manque quelque chose.
Un duo aurait été nécessaire.
Cheng Wei avait raison.
Dommage …
On passe au baiser.
Les traversées de tous, de coulisse en coulisse.
Nous sommes un petit peu en retard avec Élise
mais je sais que son solo n’est pas complètement fixé dans le temps,
elle devrait pouvoir rattraper.
Marie attaque son solo,
magistrale,
quand je pense aux premières répétitions …
Cheng Wei arrive, ils forment le duo que j’espérais.
Il y a une ou deux choses qui modifierait plus tard mais ce ne sont que des détails.
Sa délicatesse de danseur presque emprunté caché derrière ces lunettes,
donne la direction que je voulais donner à cette rencontre,
celle de la délicatesse.
J’attaque le second speech sereinement.
C’est la revanche de Cheng Wei:
pendant la Septième Nuit, Cheng Wei expliquait la fin de l’histoire des héros en mandarin et je l’interrompais en lui faisant remarquer que le public ne comprenait pas.
Il repartait dépité dans un « putain » rageur.
On avait convenu qu’un jour, il prendrait sa revanche.
Pour cette version taïwanaise d’In Wei, on en avait l’occasion :
je me lance dans une tirade en français où je dis tout le bien que je pense de Taïwan,
il m’interrompt et c’est à mon tour de jurer en mandarin.
Je prends mon élan, et sort un « gan » bien guttural.
Le public réagit.
Et plutôt dans le bon sens.
Ouf .. Ça marche.
Cheng Wei est un peu fragile sur ses pattes pour son solo.
Satané première, il aura moins peur (et moins mal à la cheville) demain.
Nous voilà au fameux quatuor.
Je suis inquiet.
Je m’accroche au fait que j’ai entendu Élise dire qu’elle commençait à apprécier la musique.
Elles peuvent le faire, moi je le sais,
et ce quatuor a un sens,
il faudrait juste qu’elles l’acceptent.
Cette première partie où les filles se bercent,
avec toutes ces marches où on a l’impression qu’elles flottent,
comment peuvent-elles détester ça autant qu’elles le disent ?
J’observe le tout coincer derrière un pendrillon les doigts croisés.
Tout passe,
même les difficultés les plus techniques.
Je suis content et triste.
Quelques phrases du fameux lundi me reviennent en tête.
Mais je n’ai pas le temps de m’apitoyer,
on enchaîne sur l’autre quatuor.
Foreigners.
Redevenir danseur.
Se souvenir des comptes du duo avec Cheng Wei.
Danser ces ports de bras que j’avais créés au départ pour l’oiseau
et dont on ne s’est finalement pas servi,
sur cette musique qu’il compte deux fois plus vite que moi.
Compliqué pour mon corps et mon cerveau,
mais loin d’être impossible,
et on le prouve …
Toutes les scènes où les filles me récupèrent quand Cheng Wei tombe se passe bien.
Je commence à trouver un fil dans l’interprétation de tout ça.
Un autre horizon qui s’éclaircit,
ça sera encore mieux demain.
Nous voilà au streap tease.
Pendant que Cheng Wei déboutonne son pantalon,
j’explique pourquoi le public va entendre à nouveau la même musique
(notre façon de travailler,
le choix des musiques fait séparément
et notre décision de présenter consécutivement les deux versions)
je me déshabille pendant qu’il traduit.
Le public rit franchement.
Ça aussi, ça marche.
Hotsprings,
je prends mon temps pour entrer à nouveau sur le plateau.
J’ai juste pris ma place au sol quand Mimi fait sa première entrée.
je vois ses chevilles, qui tremblent,
je me surprends à penser « centre, appuis »,
j’espère qu’elle le pense aussi …
Le repère musical pour que j’aille me changer arrive,
je repars où est mon costume « en gardant l’état ».
Pour le coup, c’est assez facile, il fait vraiment chaud,
j’ai réellement transpiré,
certes moins que dans des vrais thermes,
mais assez pour que mon corps adopte un pas lourd jusqu’à la coulisse.
Je reviens sur scène pour le dernier texte.
Pour moi, il est de trop,
mais faute d’avoir pu faire mon final,
cette parade, qui permet à tout le monde de se changer,
semble avoir été la meilleure solution.
Je fais mon jeu de mot sur la fin et la faim
(je profite de l’occasion pour justifier mon ventre rebondi …)
et je repars en coulisse laissant Cheng Wei expliquer l’homonymie.
Premières notes de piano,
j’installe ma chaise,
Cheng Wei enchaine,
on commence sa dernière chorégraphie.
Je me surprends à sentir mon corps qui exécute confortablement
ces mouvements que j’ai eu tant de mal à retenir et à exécuter.
Ça n’est pas désagréable.
Pas de trous, pas d’erreur,
mais l’interprétation reste un peu floue,
on n’a pas eu le temps d’en parler,
de ça non plus.
L’épisode du vin.
On trinque et on boit nos verres de jus de canneberge.
Les filles sortent,
je regarde Cheng Wei finir son solo,
voilà,
c’est fini.
Pendant que le noir se fait et que les premiers applaudissements arrivent,
je fais le tour vers la coulisse de cour par où je dois rentrer pour saluer.
Un salut,
un rappel,
on rétablit la lumière dans la salle.
Nous partons en coulisses.
Tout le monde est content,
les embrassades sont chaleureuses.
Je me dis que quoiqu’elles en diront,
les quatre filles ont pris du plaisir ce soir,
même si elles ne nous font pas confiance,
même si elles ne croient pas à ce projet,
même si je passe pour le pire des salauds.



















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