Une matinée sans répit,
la préparation de la fin de leur séjour,
une autre journée passée au 281,
et le public taïwanais, une dernière fois ...
la préparation de la fin de leur séjour,
une autre journée passée au 281,
et le public taïwanais, une dernière fois ...
4h45,
mon désormais rythme de nuit ordinaire ne se décale pas d’un iota.
Cinq heures après fermé le second oeil me revoilà testant mes douleurs dorsales
en ce début de matinée off.
Il est beaucoup trop tôt.
Je traîne une demie heure au lit avant d’aller voir dehors comment le soleil se lève.
Premier thé sur le balcon,
Le ciel est presque dégagé.
Il semble que l’on soit sorti de cette série de jours de pluie
qui n’a pas allégé l’atmosphère de cette fin de semaine.
Tout est encore calme,
l’air est presque frais.
Les derniers taxis de nuit font leur ronde laissant leur place aux premiers scooters.
Je n’écoute pas la radio.
Avant minuit, c’est moins exotique.
Et puis dehors, le wifi passe mal
et j’ai presque épuisé la recharge de mon forfait internet.
Le soleil se lève.
Dans un des arbres le long du canal,
les oiseaux se déclarent leur flamme.
Il semblerait que l’affaire soit assez avancée pour envisager l’établissement d’un nid.
Je filme.
Cette île ne démérite pas son surnom de l’île aux oiseaux.
Je reçois un message.
C’est Élise.
Elle est sur le toit.
Je lui avais conseillé d’y aller si elle ne dormait pas.
Elle m’envoie une photo.
Elle est déçue.
Il y a des nuages …
Je rentre petit déjeuner en disant bonne nuit aux amis français.
Il va vraiment falloir que je passe par un supermarché bientôt.
Je suis sur mes réserves de biscuits de secours.
Mon esprit est assez désembrumé pour envisager une quelconque activité intellectuelle.
Je modifie la musique de l’oiseau pour qu’on l’entende mieux qu’hier soir,
je sauvegarde toutes les données de mon ordinateur sur un disque dur externe.
Avant de me recoucher un peu, je mets en ligne ce joli couple en devenir dans l’arbre d’en face.
deuxième tentative de réveil.
Je bois un troisième thé (à moins que ça ne soit le quatrième)
et je consigne dans le cahier noir mes souvenirs d’hier et mes impressions de ce matin.
Élise a répondu à la vidéo du couple d’oiseaux, en postant la vue depuis son balcon.
Une image sombre et bruyante de la cour intérieure d’où démarrent les premiers scooters dans le garage du rez-de-chaussée.
Le message est clair …
et donné à la vindicte des réseaux sociaux :
comment avions-nous pu les laisser dans un appartement pareil ?
Pire,
j’ai gardé le meilleur appart’ et je leur laissé le pourri.
Je lui rappelle que je leur ai proposé d’échanger les studios le fameux mardi.
Avant même qu’elles partent de France,
je leur avais même proposé, si celui-ci ne convenait pas, de les loger dans un autre appartement.
Je pouvais en louer un avec mon salaire du stage de Tainan.
Et elles avaient refusé …
J’aurais peut-être dû le faire sans leur demander.
Élise se souvient peut-être de tout ça,
ou d’une de ces choses,
elle aurait pu tout aussi bien poster la photo de ce matin sur le toit,
mais l’occasion est trop belle …
(c’est d’ailleurs ce qu’elle me répond en substance quand je lui fais remarquer tout ça)
Il est presque midi.
Les filles partent de leur côté.
J’organise mollement mon sac de dernière journée.
Il faut qu’il soit le plus léger possible car ce soir je le remplirai de tout ce que j’ai laissé au théâtre cette semaine.
La dernière, on y est.
Dans quelques heures.
Je demande à Cheng Wei s’il peut me récupérer au métro,
il préfère que je l’attende à la station d’après,
Fong Shan West,
comme d’habitude …
Rendez vous à 15h.
Je n’ai pas très faim.
Ça me laisse du temps.
Je traîne un peu sur le balcon et avance sur le règlement de mes soucis avec Pôle emploi.
Il semblerait qu’il y ait moins d’urgence que prévu dans la lettre que j’ai reçue.
14h,
je me décide à passer sous la douche.
Mon sac est prêt,
il ne me reste plus qu’à connecter mon casque à ma liste de musiques.
Les clés de l’appart’,
la carte de métro,
le portefeuille,
en route.
14h40,
je quitte l’appartement.
Bebel Gilberto chante ses « moments » entre mes deux oreilles.
Je dis bonjour au gardien et me dirige vers Formosa boulevard.
Bien que le soleil soit voilé, il fait bien chaud,
nous sommes sortis des jours de pluie.
Comme tous les dimanches, il y a beaucoup de vietnamiens devant l’épicerie d’à côté,
ils passeront sûrement leur après-midi dans le coin, à discuter et à fumer le long du canal.
Je traverse le quartier en direction du night market encore désert à cette heure.
Les rues sont très calmes.
Les taïwanais sont à l’ombre.
Dans les maisons, sous les alcôves, dans les snacks.
À la station de métro, l’ambiance est toute autre.
Les vitraux de Formosa attirent toujours autant de touristes.
Je prends la ligne orange.
Ces jeunes habillés à la mode coréenne,
avec leur collant sous leur short,
m’étonneront toujours.
Pas sûr que ça prenne en Europe …
15h05,
je suis à Fong Shan West.
À la sortie du métro,
je m’installe sur le petit perron pour attendre Cheng Wei.
Nous en sommes donc bien à la dernière.
Celle où on lâche prise,
où on se pose moins de questions,
où on laisse les choses se dérouler tranquillement
en se faisant confiance, tous ensemble,
chorégraphe, techniciens et danseurs.
On est à la fois joyeux et fier de se rendre compte que l’on a réalisé cette chose
sur laquelle on travaille depuis tant de temps,
et nostalgique de voir cette histoire se terminer.
J’ai toujours eu ce sentiment ambivalent lors de ces dernières représentations.
Mais cette fois-ci, rien de tout ça.
Je suis encore inquiet,
espérant que tout se passera bien.
Sylvain vient de se réveiller,
et a vu ce qu’Élise avait écrit sur les réseaux sociaux.
On en parle un peu.
Cheng Wei arrive,
me tend mon casque.
Nous repartons vers l’ouest,
en passant par la station de métro de … Weiwuyin,
pour rejoindre le théâtre.
Il faut que l’on parle des deux prochains jours
et que je lui confirme ce que je lui avais dit au demi-mot :
pas d’excursion en groupe cette année.
Les filles ont prévu un programme pour elles quatre, le mardi.
Départ lundi soir de Kaohsiung pour Tainan où Mimi a invité les françaises à dormir.
On s'installe sur la petite terrasse juste en face de l'entrée du théâtre après avoir pris
des boissons au distributeur : thé froid pour moi, soda (bien trop sucré pour Cheng Wei)
Qu’est-ce qu’on décide pour lundi, sachant que j’ai dit à Su Ling hier soir, que je passerai à Tsoying en début d’après-midi?
Cheng Wei me dit qu'il a déjà pensé à tout ça.
C’est pour ça que mercredi, il m'avait dit qu'il prendrait conseil auprès de son père.
Il a trouvé quelque chose de faisable dans la matinée pas très loin de Tsoying.
Parfait.
Pour l'après-midi, je lui propose d’emmener les filles au Lotus Pond,
il y a des jolis temples à visiter, dont un très grand, dédié à Confucius,
cela devrait plaire à Élise.
Il ne restera plus qu’à s’organiser pour le dîner.
Cela semble bien se goupiller.
Quant à mardi,
le voyage à Taipei se fera donc sans nous.
Je comptais acheter les billets de train pour les filles en même temps que les nôtres,
comme je l’avais fait le jour de leur arrivée
mais vu que je ne sais pas à quelle heure elles partiront, je ne peux rien réserver.
Cheng Wei regarde les tarifs,
2380 dollars taïwanais pour les deux billets.
Je n’ai que 2000 dollars sur moi.
Je les donne à Mimi que vient justement de nous rejoindre sur la petite terrasse.
Elle est seule aujourd’hui.
Je lui devrai donc 380 dollars.
11 euros,
ça sera sûrement bien utile dans son séjour en France.
Nous finissons nos boissons quand le reste de l’équipe arrive.
En scooter ou à pied.
Il est temps de traverser l’allée et de retourner au théâtre.
Dans le hall, l’accueil est très fleuri aujourd’hui.
Ce sont les parents de Cheng Wei qui ont offert des fleurs à la compagnie.
Ha Bao arrive quand nous traînons dans les loges.
Il nous annonce que pour le dîner,
vu que c’est le dernier jour,
on peut choisir ce qu’on veut dans la liste des restos qui livrent des lunch boxes.
Il y en a une quinzaine …
Les taïwanaises lisent tout dans le détail,
pour nous c’est plus compliqué …
Marie demande le poulet du premier jour,
j’opte pour un riz sauté que Wan Chu avait pris hier ou avant-hier.
Il faut « juste » retrouver qui a livré quoi et quand.
Ça n’est pas simple mais après quelques recherches dans les dépliants
et dans les mémoires des téléphones d’Ha Bao et de Cheng Wei, on s’en sort à peu près.
Tout est tranquille.
Je vais me traîner un peu sur le plateau.
Vérifier mes douleurs
et penser …
Les filles commencent à se préparer.
Je fais ma barre au casque comme hier,
l’énergie n’est pas encore là,
un peu comme si j’étais dans une deuxième seconde.
17h30,
les repas arrivent.
Je finis ma barre et vais savourer mon riz sauté.
C’est pourtant tout simple,
du riz, des oeufs et du bacon,
mais c’est une gourmandise.
18h,
Hsuan Hao, le photographe arrive.
Ils montrent aux françaises les photos de la veille,
elles ont l’air contentes.
Mon riz est presque fini.
Avec Cheng Wei, nous prenons nos anti-douleurs
comme des petits vieux avant la télé du soir.
On rit.
18h30,
dernier passage sur le plateau.
Cheng Wei nous demande :
« can you do me a favor ?
Could you clean the floor today ? »
Peu d’enthousiasme dans les réponses,
le tout ponctué par un « c’est demandé si gentiment ! » d’Élise,
qui clôt la discussion …
Le sol restera tel qu’il est.
Nous partons bouger un peu sur scène avant le dernier grand saut.
Certaines se chauffent,
d’autres dansent,
refaisant des variations où se trouvent les difficultés majeures
où des corrections d’un des chorégraphes.
Je teste les mouvements où cela pourrait coincer avec mon dos.
J’installe mes costumes pendant que les filles s’habillent.
Je les entends rire.
C’est vrai que l’on entend vraiment bien ce qui se passe dans les loges.
19h15,
Ha Bao annonce l’entrée du public.
Dernier merde à l’équipe technique,
(j’ai tenté de l’apprendre aux taïwanais
mais le « r » suivi du « d » est un calvaire …
on en est resté à « good luck »)
dernier hug collectif
et petit rituel de la compagnie c2a :
on croise les doigts,
et on s’assoie sur les pouces,
coutume alsacienne portant bonne chance que Marie nous a appris.
Retour aux loges pour attendre le top départ d'Ha Bao.
19h25,
Il arrive
pour nous nous annoncer que nous commencerons avec dix minutes de retard.
Une série de billets achetés à l’avance attendent ses propriétaires à l’accueil.
19h45,
on y va.
Le public aussi détendu que la veille avec des gens qui me connaissent,
s’autorise à rire dès que Cheng Wei me renvoie me chauffer.
Pour la dernière fois, nous rejoignons les coulisses et sur cette note toujours aussi basse,
je vais m’installer pour le début du duo.
Belle connexion,
presque détendue,
un duo sans faute où j’oublie de regarder les filles,
je reste danseur jusqu’au bout.
Le prologue passe bien trop vite.
L’oiseau aussi malgré un sol qui accroche un peu.
Le comptage en français fonctionne encore,
et j’en suis toujours stupéfait.
« nightlife »,
« le baiser »,
le solo de Cheng Wei,
les deux quatuors,
tout s’enchaîne,
de mieux en mieux.
Quel plaisir de danser sur ce grand plateau !
Dommage que ce soit la dernière fois.
La mélancolie des dernières arrive.
Enfin.
Fin de « foreigners ».
Nous allons expliquer au public pourquoi ils vont entendre deux fois la même musique,
en faisant notre fameux demi streap tease.
Pendant que j’enlève mon pantalon devant un public hilare,
je vois une traînée de sang.
Mon genou s’est remis à saigner.
Je me mets de profil, finit mon déshabillage comme si de rien n’était
et pars en coulisse un peu plus rapidement que prévu.
J’essuie la blessure comme je peux et revient faire Hotsprings.
Mimi n’est pas plus stable dans son solo que les soirs précédents,
même quand on ne bouge pas.
Ça n’était donc qu’une question de travail,
le fait qu’on soit au sol tout autour n’y change pas grand chose …
Ce qui est sûr, c’est qu’elle sait bien se rattraper.
Ce solo n’aura jamais été comme je le voulais,
on verra en France.
Le final.
Là aussi, les choses sont bien plus huilées.
Même les moments de « longueur » sont bien plus nourris.
Mon impro l’est beaucoup moins,
petite fatigue créative,
je me sers d’éléments dansés dans le reste de la pièce.
Ça passe mais je me languis que ça finisse …
Les parties rapides s’enchaînent,
mon corps est presque à l’automatique.
Quand je pense au moment où je l’ai appris …
Le vin,
les filles sortent,
derniers accords de piano,
je passe près de Cheng Wei,
je sors,
les gens rient.
Voilà,
c’est fini.
Les deux séries de saluts réglementaires.
Je perçois des sourires, de la chaleur,
du contentement.
Nous repartons dans les loges.
Les taïwanais ne restent pas :
les filles partent voir leurs amis,
il y en a beaucoup dans l’audience,
Cheng Wei va aussi rencontrer le public.
Les françaises se congratulent,
elles sont contentes que ça soit fini …
Je reste seul.
Jim,
le mari de Wan Chu, arrive dans les loges.
Il est étonné de me voir là.
J’ai commencé à ranger mes affaires.
Je bredouille quelque chose pour cacher ma peine :
« comme ça, ça sera fait pour après … »
et je lui conseille de rejoindre les autres de l’autre côté.
Faire ses affaires,
et essayer de réaliser que,
finalement,
on a réussi.
Il y a un an,
presque jour pour jour,
nous décidions avec mon acolyte autour d'un des fameux cocktails de chez Mini,
que nous nous lancerions dans cette histoire,
qui paraissait alors bien jolie.
Depuis,
Il y a eu les mois de réflexion,
les idées,
la construction,
la composition des musiques,
les heures enfermé seul à créer du mouvement,
le moment où l’Institut Français a dit
« non »
le temps de l’écriture,
de la composition chorégraphique,
de la première transmission,
aux taïwanais,
à Marie,
les trois versions de l’oiseau,
l’organisation du voyage,
la souscription Ulule et ses 66 contributeurs,
les salaires qui vont directement dans les billets d’avion,
la construction et la réécriture à quatre mains,
les doutes,
les joies,
les peines.
Et ce 14 août vers 22h,
voilà,
c’est fini.
Nous avons dansé une première version de « In Wei »










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