La réunion de toute l'équipe,
les inquiétudes d'un chorégraphe,
la valse des chambres,
un verre ou deux pour se détendre ...
Je me lève après 6h,
Le soleil m’a devancé.
Rien à voir avec mon séjour précédent où quasiment tous les matins à la radio, je pouvais entendre « France Inter ! il est minuit » et où je bénéficiais d’une vue sur l’aube comme nulle part ailleurs.
Il va falloir envisager un ravitaillement.
Pas de matinée au calme aujourd'hui,
la WeiDanceCompany rentre au théâtre.
Échauffement à 10h30
Pause déjeuner
Répétition de 13h30 à 18h
Filage dans la foulée
Je prépare mon sac.
Il me faut des affaires pour deux jours au cas où nos activités nocturnes ne me permettraient pas de rentrer au lycée.
Une fois la douche prise (il n'y a toujours pas d'eau chaude), je descends à la salle des profs.
Personne.
Su Ling doit sûrement donner un cours d’anglais.
(oui, en dehors de la direction du département danse, elle donne encore quelques cours d'anglais, sa première fonction)
Pas trop de raison de rester, je vais à l'arrêt de bus.
En partant, je croise les garçons du niveau 3 dans leur nouveau vestiaire.
Ils me saluent en souriant.
9h20, je suis à la grande porte du lycée … et je rate le bus.
Je consulte les horaires,
rien avant une demi-heure.
Soit j'attends et je suis en retard, soit je tente la route à pied.
Il ne fait pas trop chaud ce matin.
Pourquoi pas ?
Je descends Haigong road à l’ombre des palmiers,
je croise la Zuoying avenue puis je prends à droite par Caigong east road comme fait le bus 51.
Les habitants, étonnés de me voir, me saluent en souriant.
« Ni hao ! »
Je leur réponds comme je peux, je sens bien que mon accent n'est toujours pas au point …
Caigong east road semble être une ancienne rue de ce qui devait être le hameau de Zuoying,
elle est bordée de cabanons (dans la cour desquels je suis sûr … qu’il y a les fameux coqs !)
J’arrive à la station de métro à 9h40 et je ne suis pas en nage.
La route est sympa mais avec 4 ou 5 degrés de plus ça va être beaucoup moins agréable,
surtout dans la dernière partie du chemin où il n’y a pas d’arbres.
Je prends le métro en direction du sud comme d'habitude,
mais cette fois-ci, je n'ai pas de changement.
Je m'arrête à la station R7, Shihjia (Labor park).
C'est aussi le nom de la salle où la WeiDanceCompany va se produire : le R7 Creative Hub.
Pas grand monde ce matin, à part ces joueurs d’échecs.
Je m’apprête à appeler Wan Chu quand je la vois marcher dans ma direction.
Elle me demande si j’ai trouvé facilement,
à la sortie du métro il suffit de suivre les flèches, on peut difficilement faire plus simple …
Le R7 Creative hub est une pépinière d’artistes.
On y trouve disséminés sur deux niveaux toutes sortes de créateurs :
designers, artisans, plasticiens … et chorégraphes.
Cheng Wei a choisi de s’installer dans le hall de vente.
C’est là que tout le monde expose son travail.
Il y a une belle scène.
C'est sûrement là que je vais donner l'échauffement.
Cheng Wei a rendu le cours public s'appuyant sur l'exotisme de ma visite,
un bon moyen de ramener du monde supplémentaire aux spectacles.
Ya Wen, la troisième danseuse, arrive.
Plus petite et moins frêle que Wan Chu, elle a ce visage concentré que Wan Chu avait
quand elle est arrivée au théâtre des Chartreux à Marseille l'an dernier.
Mimi va arriver en retard.
Elle a un entretien ce matin,
je n’ai pas trop compris pour quoi.
Quant à Cheng Wei, il continue la confection de ses tables.
Celle d’hier a l’air de tenir mais il préfère la renforcer avec une traverse en bois.
Il faut qu’il trouve le matériel … et qu’il en fasse trois autres …
Il ne sera donc pas là avant la pause déjeuner.
Je repère la console de son,
connecte mon ordinateur,
mais rien ne sort.
Wan Chu va chercher quelqu’un de l’organisation.
Apparemment, ils ne sont pas au courant que nous avons besoin de son.
La question est : « pourquoi avoir installé un ampli et une table de mixage alors ? … »
La communication n’a pas l’air de très bien se passer.
Wan Chu m’explique que le directeur est très ouvert
et qu'il est particulièrement enthousiaste au fait qu’il y ait de la danse dans son lieu
mais il y a des membres de l’équipe qui ne sont pas tout à fait du même avis.
On voit peut-être les effets de cette discorde.
Ils appellent Cheng Wei.
On prend un peu de retard le temps que le problème se règle,
ça permet d'espérer des danseurs extérieurs …
Personne hélas …
On commence la barre.
Le sol est rugueux, j’aurais dû prévoir des chaussettes.
Ya Wen parle peu et garde son masque de concentration
jusqu'au fameux troisième exercice un peu complexe
où la difficulté l'oblige à se lâcher un peu.
Je sens la brèche, je dis une ou deux phrases stupides,
elle rit.
C'est gagné.
L'atmosphère est vraiment détendue quand Mimi arrive,
on finit la barre ensemble,
tranquillement.
12h30.
Il faut décider de l'endroit où l'on va déjeuner.
D'abord, le degré de faim.
Ensuite, la distance,
qui implique peut-être de prendre un scooter …
Nous sommes tous dans l'idée d'un déjeuner assez léger vu la suite de la journée.
Il n'y a pas assez de casques donc ce sera un lieu accessible en métro
(mais les conductrices de scooter ne sont pas super emballées) ou à pied.
Ce nouveau centre d’animation à seulement cinq minutes de marche paraît l'endroit parfait.
C'est une ancienne usine rénovée dans laquelle on trouve un cinéma, une bibliothèque,
un hôtel,
et bien évidemment un « food court »,
c’est à dire un espace où des petits restaurants font salle commune.
Encore une idée que l'on trouve rarement en France où chaque terrasse a « son » propriétaire et où peut même parfois se battre pour quelques centimètres carrés.
Ici, les cuisines sont à vue, on commande, on attend son plateau
et on va s'asseoir dans la grande salle.
Du coup, chacun peut choisir ce qu’il veut dans n'importe quel restaurant
et partager le déjeuner avec ses amis.
Ici, la bouffe est essentiellement asiatique : taïwanaise, thaïlandaise, japonaise, coréenne.
En gros tous les pays où beaucoup de gens croient que je suis quand je parle de Taïwan.
J’opte pour un plat japonais.
nous voilà repartis vers la salle.
Les filles discutent,
l’ambiance est détendue.
Je comprends pourquoi elle m’a demandé si j’avais trouvé facilement tout à l'heure …
De retour à la salle,
je leur conseille d’attaquer la répèt’ sans Cheng Wei.
Ça lui fera plaisir de les voir en action quand il arrive …
Il y a déjà les corrections de la veille à transmettre à Ya Wen
et sûrement d'autres choses qu'elles n'ont pas dansé ensemble depuis un bout de temps.
Cheng Wei arrive avec Ha Bao (l’administrateur)
et un autre jeune qui, si j’ai bien compris, va faire office d’ingénieur du son.
Il est tendu comme je peux l’être un jour de première,
sauf que ça se voit plus.
Première étape, aménager l’espace :
pousser les stands sans abîmer les produits qui sont dessus,
installer les tables (en fait il y en a cinq !), les trois bancs,
et tracer tout un tas de parcours au sol dont je ne connais pas encore l’utilité.
Tout le monde s’active,
même l’administrateur.
C’est marrant,
je me retrouve dans la position qu’a Sylvain, mon ami avec lequel je crée des vidéos
et qui filme mes spectacles.
Je suis là à observer tout le monde stresser sans pouvoir y faire grand chose.
Quelle position singulière …
J'aide comme je peux.
L'équipe « lumière » arrive.
Il faut leur laisser le temps de s'installer et de tout câbler.
Je me dis qu'une pause nougat et caramel serait la bienvenue.
Cheng Wei en a laissés à sa soeur et on avait convenu que tout le monde en gouterait
pendant la répétition.
Je sors dans le parc.
Ils ne devraient pas avoir besoin de moi tout de suite.
L’ambiance est un peu plus animée que ce matin.
Le bar qui est à l’entrée diffuse de la musique,
il y a des familles qui jouent,
des gens qui font leur jogging.
Je deviens un moment l’attraction pour les jeunes du terrain de base ball d’à côté.
« what’s your name ? where do you come from ? »
Je consigne dans mon cahier mes impressions de ces trois derniers jours
puis je rentre voir où ils en sont.
la répétition est presque finie.
Nous allons pouvoir faire un filage … après le dîner, qui vient juste d’être livré.
Il y a des petites boîtes en carton, autant qu’il y a des personnes dans l’équipe
et du thé froid dans des verres en plastique façon fast food.
Je n’ai pas très faim, je commence juste un thé.
Cheng Wei vient me voir.
Il me demande de prendre des notes pendant le filage
et de ne pas hésiter à faire des corrections comme hier.
« no problem sir ! »
Il esquisse un sourire inquiet.
On parle un peu.
La répétition s’est plutôt bien passée
mais il n’a pas eu le temps de parler avec le créateur lumière.
Il veut commencer le filage à l’heure.
Je lui conseille de prendre ce temps qui est précieux, même si on démarre en retard.
Il va voir le bonhomme et son assistante.
C’est mieux comme ça, on n’aura peut-être pas le temps après.
18h30.
Nous attaquons le filage.
Je prends mon carnet.
Quelle drôle de situation :
d'abord, je me surprends à prendre mes notes en anglais,
ensuite, il faut que j'arrive à ne pas déborder de mon rôle.
Juste prendre les notes sur ce qui semble ne pas aller,
pas sur ce que j'aimerais voir autrement.
Ça n'est pas ma pièce et nous n'avons pas la même vision des choses,
Je remplis deux pages recto verso de notes, dont certaines sont plutôt des questions.
Le filage est inégal.
Il y a déjà de très beaux solos, mais les danses d'ensemble sont un peu « fraîches »
On sent qu'ils n'ont pas eu le temps de beaucoup travailler ensemble.
Tout le monde est fatigué.
Cheng Wei a du mal à maîtriser son stress et à dire les choses calmement.
Les filles ne l'épargnent pas non plus …
Je donne mes retours,
il y a des choses qui, comme je l'imaginais,
sont des choses qui sont voulues telles que je les ai vues
mais que je ne ferai pas du tout de la même manière.
Je lui dirais bien le fond de ma pensée mais je sens que ça n'est pas le moment.
On remballe.
Je finis mon thé et j'en bois un deuxième.
Cheng Wei a besoin de se détendre.
Nous décidons d'aller boire un verre avec Ha Bao,
chez Mini, comme souvent.
On nettoie sommairement la salle en laissant le décor en place.
À 20h, nous quittons les lieux,
escortés par une dame de l'établissement qui a visiblement envie de partir au plus vite.
Ha Bao part chez lui poser sa voiture, il reviendra en scooter,
Cheng Wei va faire de même, je le suis.
Il y a de grandes chances que je dorme chez lui,
j'ai bien fait de prendre des affaires pour demain …
À Fong Shan,
on croise Ling I, sa soeur,
elle lui dit qu'il y a son petit copain ce soir et qu'elle aimerait dormir dans la chambre d'amis.
(voilà donc l'autre rôle de cette chambre où le lit est plus grand …)
Nous intervertissons les chambres.
Avec son copain, ils dormiront où j'étais et je prends sa sa chambre.
Avant de repartir chez Mini,
nous dînons des repas de la répétition.
Je n'ai pas très faim, mais ce sont des raviolis …
Et j'adore les raviolis.
« you like dumplings ?
- I could kill for that .. well .. almost »
Elle sourit.
Nous repartons en scooter à travers la ville.
Les rues sont presque calmes.
L'air est doux.
Il y a beaucoup de monde ce soir.
Il faut dire que nous sommes au début d'un « long » week-end :
Lundi est le jour où « l'on rend visite aux ancêtres »
et mardi est « la journée des enfants »
(étonnant que ces deux journées soit consécutives)
La plupart des gens vont donc faire le pont - fait rarissime ici -
Le lycée sera vide de jeunes gens jusqu'à mercredi matin.
Pas de canapés, ni de fauteuils de libre, nous restons au comptoir.
Une fois la commande passée, on laisse Cheng Wei parler.
Il en a gros sur le coeur :
diriger un groupe de danseurs professionnels et que créer pour des lycéens ou des étudiants sont des choses bien différentes.
Si les frustrations artistiques de créateur sont les mêmes,
(ce qu'on obtient est toujours plus ou moins éloigné de ce qu'on avait imaginé),
les frustrations économiques qui font que, si on est honnête,
on ne peut pas être aussi exigeant qu'on ne le voudrait
si on ne peut payer les danseurs correctement,
pèsent aussi sur le déroulement des choses.
Il y a les responsabilités de chef de petite entreprise,
toute l'énergie qu'il faut déployer pour trouver les bonnes personnes
(aux lumières, au son, un photographe, un administrateur)
et faire qu'elles soient là au bon moment,
et tous les doutes, toutes les angoisses ingérables qui font qu'on est sûr de rien,
et qu'on l'est encore moins quand on approche de l'échéance.
Tout ça, pour le vivre régulièrement, je le comprends.
Mais les danseuses sont loin de l'imaginer.
Et puis, il y a cette petite chose qui nous énerve tous, chorégraphes, professeurs, parents,
l'histoire de l'oeil extérieur.
Cette personne qui arrive d'ailleurs
qui dit une chose que l'on a déjà dit et redit
sauf que, elle, on l'écoute …
Et les danseuses m'écoutent plus que quand c'est lui qui parle et ça l'énerve
mais il m'écoute plus lui-aussi et ça énerve les filles …
On trinque.
La conversation est compliquée au début.
Ha Bao ne parle pas bien anglais,
mais il parle toujours beaucoup mieux au second cocktail ...
Celui où on arrive à faire rire Cheng Wei.
Il est presque minuit quand Pei Yi, la fiancée de Cheng Wei nous rejoint.
On reparle de tout ça.
Elle nous donne un avis éclairé.
Sa perspective est différente : elle travaille dans un domaine proche des ressources humaines bien loin de l'art.
C'est bien qu'elle soit là, Cheng Wei aura besoin de son soutien.
Il est 1h30 quand nous quittons Mini.
Pei Yi habite à 40 minutes de Kaohsiung en scooter.
Ça va faire long.
Elle va aussi dormir chez Cheng Wei.
Nouvelle rotation des chambres :
le lit de Ling I étant plus grand que le sien, Cheng Wei va le squatter avec sa copine
et je dors dans sa chambre.
On rit de la situation.
Rien ne se passe comme prévu,
et c'est peut-être mieux comme ça.
À 2h du matin,
nous sommes chacun dans nos chambres.
Demain, c'est le grand jour pour eux.
Et je n'ai même pas eu le temps de faire un poisson d'avril ...









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