Création franco-taïwanaise de Claude Aymon et Cheng Wei Huang

pour les deux compagnies c2a et WeiDanceCompany,

In Wei est une vision croisée des deux chorégraphes

sur sur ces aspects qui séparent l’est de l’ouest, l’Asie de l’Europe.

Après avoir travaillé chacun dans le pays de l’autre,

ils ont décidé de parler de tout ça par le langage qu’ils ont en commun, celui du corps.

Les danseurs des deux compagnies ont travaillé tour à tour avec les deux chorégraphes

à la fois en France et à Taïwan,

avec une première taïwanaise à Kaohsiung en août 2016 et une première française à la Toussaint.

mardi 19 avril 2016

30/03/16 - Taïwan 1e partie - Jour 4 - Revoir la mer ...

S'installer lentement, 
attendre que les choses se placent, 
retourner au phare,  
une visite surprise  





Mercredi 30 mars, 

Cette fois-ci, la fenêtre est fermée maintenant les coqs à bonne distance
Côté sommeil, c’est un direct minuit - 6h30.
Je commence à me réhabituer à la chaleur.

Je passe la matinée à préparer l'article 
que je mettrai en ligne cet après midi depuis le bureau de l'école où j'ai du wifi.
Organisation la mise en page,
réduction de la taille des photos pour que ça ne prenne pas trop de place sur le site,
et dernière lecture.

Les danseurs de la WeiDanceCompany m'ont envoyé leurs disponibilités pour la semaine prochaine.
Ça ne va pas être simple,
notamment pour Mimi qui ne sera là que trois fois dont le dimanche où personne ne semble être disponible au même moment (elle arriverait à 13h, Cheng Wei partirait à 14 …)
C'est dommage pour l'oiseau,
à moins que je change de casting et Wan Chu le fasse.
D'autant qu'avec ce que m'a dit Cheng Wei, diriger Mimi sera peut-être moins simple que je ne l'imaginais.
Peut-être faudrait-il que je transmette les phrases à tous 
et que je vois avec qui ça se passe le mieux ?
Sauf que la première fois où le groupe au complet est en milieu de la semaine, 
il ne me resterait que peu de temps pour entrer dans le vif du sujet.
Je vais attendre de voir les répétitions et les représentations de la pièce de Cheng Wei pour me décider.
De toute façon, je n'ai pas encore eu mon planning de cours à Tsoying.
Si j'en ai un ...

Ne pas encore savoir comment m'organiser alors qu'il ne reste déjà que quinze jours avant mon départ m'inquiète un peu.
Je sais pourtant que, quoiqu'il arrive, ça ne sert à rien.
Voyons les choses autrement :
tout va forcément s'accélérer d'une manière ou d'une autre dans les derniers jours 
où en plus le retour de la pluie est annoncé.
Il fait beau aujourd'hui.
Le premier coucher de soleil ce sera pour ce soir.

Je finis la matinée en me rasant, cela fera plaisir à Su Ling.
Comme je n'ai pas très faim, je descends à la salle des profs après le déjeuner.
Cela évitera de soulever des interrogations :
ici cela paraît toujours un peu suspect de ne pas être devant un plat avant 13h.

Quand j'arrive, tout est calme.
Les premiers cours ont commencé.
Su Ling est à son bureau.
La porte s'ouvre,
c'est Yi Fan, mon assistante sur « city prints » la dernière création que j'ai faite pour l'école en 2013.




Ça me fait bien plaisir de la croiser elle-aussi.
Elle n'est pas du tout étonnée de me voir.
On a dû la prévenir de mon passage sur l'île.
Yi Fan vit entre Taïwan et les États-Unis où son fiancé finit ses études.
On parle de sa vie ici, de son dernier séjour là-bas.
J'avais vu sur Facebook qu'ils avaient fait une croisière, façon « la croisière s'amuse ».
Je lui parle du feuilleton, elle ne connaît pas.
(en même temps, demander à une asiatique de moins de trente ans si elle connait la « croisière s'amuse », ça n’était pas très judicieux)
Je lui raconte un peu, ça la fait rire.
Elle me dit que ça n’était pas si loin de la réalité et qu’elle a trouvé ça drôle 
sauf que, côté bouffe, les buffets de cuisine américaine, ça n'est pas son truc …
C'est sûr que ça n'a rien à voir avec les "night markets" d'ici ou les quartiers chinois des métropoles internationales.

Elle part donner son cours.
Chin Wen passe par le bureau.
Elle ne m'a pas vu dans le coin des invités et sursaute avant d'éclater de rire.
Elle va à son bureau et me ramène une tasse.
Cadeau.
« mais pourquoi ?
- juste comme ça ! »
Je vais donc passer du gobelet en carton à la tasse réalisée par un artisan local.
Je la remercie, 
je mets enfin en ligne la semaine de l'oubli 
et en route pour la plage.

16h.
Bus 53C,
Zuoying,
le métro jusqu'à Formosa boulevard,
changement pour Sizhiwan.
16h45,
bus 1 direction l'université.
Quand on arrive en vue de la mer,
le soleil est rouge.
Il s'apprête à plonger dans l'horizon,
pas sûr que j'ai le temps de capturer cet instant.
On verra bien.

Le bus arrive à son terminus.
Je quitte le campus pour longer la digue et emprunter la rampe qui mène à la plage artificielle.
Quand je suis en vue de la mer, le soleil se couche déjà.
Tant pis pour la photo,
je l'ai vécu en direct, c'est déjà ça.

C'est le début de mon heure préférée,
l'heure des pêcheurs,
le ciel va encore prendre des couleurs improbables.
Pour ce soir, il semble que le pastel soit au programme.



Je marche en haut de la digue et me dirige vers le phare.
Après avoir contourné la grille qui officiellement interdit l'accès, 
je me rends compte qu'il y a une caméra.
Il y aurait donc un « vrai » contrôle maintenant ?
Je regarde la jetée.
il y a toujours autant de pêcheurs et quelques touristes.
Rien n'a l'air d'avoir changé.
Je continue à avancer.
Je ne pense pas que quelqu'un dira grand chose.

Me revoilà sur cette allée en béton qui mène au phare, calée entre ses deux rangées de rocs.
La mer de part et d'autre,
la brise marine adoucit l'air humide.
Un couple d'amoureux prend quelques photos,
les pêcheurs du soir sont là.


Ah … Cette vue !
Je crois que je ne m'en lasserai jamais.

Je continue à marcher.
À ma gauche, la vue sur l'entrée du port de Kaohsiung



Je passe l'endroit où j'avais pris une photo dont je m'étais servi pour la Septième Nuit.
À partir de là, plus de touristes,
juste des pêcheurs.


Je repense à la pièce,
à Wan Chu,
sa délicatesse, sa force.
Je me souviens aussi de cette japonaise que j'avais croisé il y a deux étés,
c'était après un orage et elle avait un peu de mal à tenir debout sur le sol glissant.
(j'en ai parlé ici)


Je suis au phare.
La mer de toutes parts,
le ciel rosit,
mes inquiétudes quant au planning sont loin.



La mer est très poissonneuse.
Les pêcheurs s'en donnent à coeur joie.


J'ouvre une bière à l'ananas en fumant une pipe.
Je suis bien.

Je regarde sur mon téléphone à quelle heure est le prochain bus.
19h20.
J'ai encore un peu de temps et la nuit sera tombée.
Parfait.

Bonne nouvelle,
mon amie Agnès a enfin reçu son cadeau d'anniversaire,
la version papier de mon blog En chemin dans lequel se trouve l’histoire de la japonaise 
dont je vous parlais tout à l’heure.
Je me languis de voir ce que ça donne en vrai …

Je quitte la jetée à 19h.
Derrière moi, les petites lumières vertes fixées en haut des cannes à pêche, 
s'agitent comme des vers luisants affolés.
Les visages des pêcheurs de nuit qui ont remplacé ceux qui étaient là à mon arrivée, 
sont éclairés par intermittence.
Leur lampe frontale nous laisse les entrevoir quand ils préparent leurs cannes, 
ou quand ils cherchent au fond de leurs glacières, leur paquet de cigarettes, 
leur bière ou leur thé.

Retour à l'université.
Le lieu est encore très animé.
Beaucoup de jeunes qui passent à vélos.
Des plus âgés qui font leur gym dehors.
Le bus arrive.
On repart à 19h20 comme prévu.
Il n'y a plus grand monde au belvédère de Sizhiwan.
La nuit est tombée, plus de raisons d’aller voir la mer.
Les derniers touristes, essentiellement chinois, remplissent le bus à l'arrêt suivant : 
l'ancienne maison du gouverneur.
Ils parlent toujours aussi fort.

Je reprends le métro à la station de Sizhiwan et m'arrête à Formosa boulevard.
Je vais faire un tour dans un autre « night market » où je vais pouvoir trouver de quoi constituer mon dîner.
Certains vendeurs me reconnaissent et sourient.
Je leur fais signe de la main, 
comme si j’étais chez moi.

Je prends trois hot dogs, des fruits et repars vers l’appartement 
que je rejoins vers 20h30.

Pendant que je digère tout ça en sirotant ma bière au miel, je discute avec mes européens 
qui commencent leur après-midi.
Il y aussi Cheng Wei, Mimi et Wan Chu.
Un de ses messages se finit par « À demain ».
Ça m'étonne puisque Cheng Wei m'a dit qu'il ne verrait pas les filles avant vendredi.
Il n’y a donc rien de prévu demain, ou alors une sortie ?
Je pose la question à tout ce petit monde.
Wan Chu pense que je plaisante.
J'insiste.
En fait, Cheng Wei s'est emmêlé les pinceaux.
Il y a bien une répétition demain soir mais sans Ya Wen qui est à Taipei.
Le pauvre, il vit ce que je vis si souvent dans les dernières semaines avant une première.
Il mélange un peu tout.
Et puis pour lui, s’il n’y a pas tout le monde, ça n’est pas une vraie répétition.
Je le comprends tellement.
Quoiqu’il en soit, je vais donc pouvoir observer Wan Chu, Cheng Wei et Mimi au travail 
dès demain.
L'occasion peut-être de dissiper mes doutes quant à la distribution.

21h30.
Mollement écroulé sur le canapé, je pense à tout ça et à tout un tas d'autres choses.
Comment vont se passer ces deux semaines ?
Comment on va gérer le séjour cet été ?
Pourquoi Su Ling ne me donne t-elle pas de cours à donner ?
Est-ce que j'aurais vu juste sur ma présence « en trop » ici ?
Les choses s'emballent un peu dans ma tête.
C'est peut-être la fin de quelque chose, 
le temps d'aller voir ailleurs,
après tout ils ont tellement de monde à leur disposition,
entre les artistes en tournée, les amis d'amis qui font des candidatures spontanées,
il va probablement falloir que je pense à ...
On frappe à la porte.

Je ne vois pas qui pourrait venir.
L’accès aux étages des immeubles est fermé la nuit et j’ai la seule clé qui en permet l’ouverture.
C'est peut-être un gardien qui fait une ronde.
Je vais ouvrir.

« Hello teacher ! »
Un brik de jus de fruit à la main, cinq gamins de troisième année sont là
Ils ont un grand sourire gêné.

Il y a Yin Tie, Chi Yin, Yi Fen, 
(dont je vous ai parlé l'autre jour)
Ya Chin qui parle mieux anglais que les autres,
et à ma grande surprise  il y a aussi Guang Yu ,
si j'avais dû parier sur la venue d'un des garçons de la classe, il aurait été le dernier sur la liste.
Comme quoi …

Je me rends compte que je suis torse nu,
je vais mettre un pull et les rejoint devant ma porte avec ma bière.
Je ne suis pas sûr que ça soit décent d'inviter les élèves dans l'appart'
Dans le doute, je préfère discuter avec eux dehors.

On trinque avec ma bière et leurs jus de fruit.

La conversation s'engage,
pas toujours facile pour eux de trouver les mots en anglais mais on s’en sort bien.
Je leur demande comment ils sont arrivés jusque là.
Ils ont les clés des studios d'en dessous et il y a un accès à cet étage à travers une salle de classe encore vide.
Petits futés …
Ils veulent savoir comment je vais,
qu'est-ce qui s'est passé à Paris en novembre,
est-ce que j'y étais (hélas …),
ils me demandent quand est-ce que je leur donne un cours.
Je n'ai pas de réponse pour l'instant 
et ça m'attriste autant qu'eux, je les aime particulièrement bien ceux-là.

Ils me demandent si je serai là en juin pour la remise de leurs diplômes.
J'arriverai quinze jours trop tard, ils sont une deuxième fois déçus.
Mais bon, pour ceux qui habitent à Kaohsiung ou qui seront là en juillet, 
je donnerai probablement des cours à l'école ou ailleurs 
et puis je danserai.

Ils veulent aussi savoir si je suis correctement installé.
Je leur dis de ne pas s'inquiéter, que tout allait bien,
que la seule chose qui pourrait peut-être me manquer c'est Internet.
Il y a un code,
je le demanderai un de ces jours à Su Ling si j'en ai vraiment besoin.

21h50,
ils doivent redescendre éteindre et fermer les studios.
Je leur dis au revoir, que l'on se croisera bientôt,
si ce n'est pas en cours, ce sera au moins dans les couloirs.
« Faites attention, Taiwan n’est plus très sûre la nuit ! »
Ils ne se rendent vraiment pas compte …

Je suis tout retourné de leur visite.
Ces gamins se sont vraiment attachés à moi.
J’enlève mon pull et me rassois sur un fauteuil en buvant une gorgée de bière.
On tape à nouveau à la porte.
Je me rhabille. 
C’est encore eux !
« Su Ling vous demande de descendre pour installer le code pour le wifi ».
Ils sont adorables.
Je n’ai toujours pas pris cette habitude de faire attention à ce que je dis quand je suis ici.
Ils écoutent vraiment tout !
Et comme en plus j’ai soulevé un problème …

Je leur dis que là, j'allais me coucher, que je verrai ça avec la boss demain.
« ok ok, bye bye, good night ! »

Sacrés gamins.
Ils ont interrompu mes pérégrinations mentales en pleine chute dans le monde du doute.
On aurait dû faire une photo.

Je ne sais plus trop ce qui s'est passé après.
Je n'ai rien noté dans mon carnet.
Ce qui est sûr c'est que j'ai arrêté un temps de gamberger.
Je ne pense pas m'être couché tôt, 
j'ai dû voir minuit comme souvent,

mais avec le coeur léger.


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