Les matins se suivent,
et se ressemblent,
devenir répétiteur,
et rentrer à l'heure ...
Cette fois-ci ça y est, je n’entends plus les coqs la nuit.
Ou alors mon sommeil a été assez profond pour qu’ils puissent continuer leur concours
sans que ça ne génère quoique ce soit dans les travaux de maintenance de mon cerveau.
Premier petit déjeuner avec ma nouvelle tasse.
Il va falloir que j’aille acheter une bonbonne.
La fontaine à eau est presque vide.
Ce matin ressemble au précédent (le rasage en moins).
Avec une troisième tasse de thé au jasmin, j’écris un article,
le premier qui concernera ma vie à Taïwan cette année.
Dehors, l’ambiance est calme.
Le chant quasi continu des oiseaux
- dont un coq, encore, de temps en temps -
est ponctué par une copie du carillon de Big Ben.
C’est la sonnerie du lycée.
Elle est immédiatement suivie par la rumeur des jeunes qui changent de classe, tout aussi bruyamment qu’ailleurs.
En écoutant distraitement les rediffusions de France Info, je réfléchis à la suite et tente une ébauche d’emploi du temps :
Lundi sera off.
Ils auront fini leur pièce la veille, ça sera peut-être bien que je les laisse souffler.
J’en profiterai pour créer la musique du solo de Cheng Wei.
Mardi vu qu’on est que deux, je lui transmettrai le sol du prologue
et si on a fini, on pourra toujours commencer son solo
(pour lequel je n’ai aucune idée pour l’instant)
Mercredi, on continuera tout ça jusqu’à l’arrivée de Mimi,
je leur transmettrai alors la phrase principale de l’oiseau
que tout le monde dansera à un moment donné (et je verrai comment ça se passe …)
Jeudi soir, on s’attaquera au matériel du prologue puisque tout le monde sera là enfin.
Dans l’après-midi, ce sera soit l’oiseau pour Wan Chu, soit le solo de Cheng Wei
ou, pourquoi pas, de nouvelles choses qu’il danserait pendant l’oiseau.
La flute basse qui rentre au milieu de la musique s’y prête bien.
Vendredi sera comme mardi.
Et puis on verra …
Mais ça serait quand même bien que je puisse avoir tout le monde au moins une seconde fois.
Comme hier, je descends au bureau après déjeuner.
L’ambiance est la même.
Les élèves sont déjà en cours.
Tout est calme.
Je reste seul à pianoter sur mon clavier jusqu’à ce que Su Ling revienne des nouveaux studios accompagnée d’une dame.
Elle nous présente.
Tu Shih-Hue, du département des arts du spectacle de la faculté de Shu-Te de Kaohsiung.
Quant à moi, je suis présenté comme un chorégraphe français et professeur invité,
une idée à laquelle je ne me suis toujours pas totalement habitué.
Pendant que Su Ling va répondre à un coup de fil, on discute un peu.
« vous êtes là pour le semestre ? »
J’aimerais bien.
Je lui raconte ce que j’ai fait jusque là dans les grandes lignes et ce que je m’apprête à faire dans les prochains mois.
Elle me tend sa carte de visite (c’est comme ça que je connais aussi bien son nom et celui de l’université, sinon vous pensez bien que je n’aurais jamais pu les écrire …)
Je m’excuse de ne pas avoir la mienne.
En fait, je n’en ai jamais.
Je m’étais déjà dit l’an dernier, et l’année d’avant, qu’il fallait absolument que je m’en fasse faire et puis …
Su Ling revient,
elle discute un peu avec Shih-Hue en chinois.
Je comprends qu’elle parle d’un des garçons du niveau 3.
Elles ont l’air de se mettre d’accord.
J’espère que ça sera positif pour lui.
Shih-Hue s’en va.
Il va falloir que je n’oublie pas de la contacter, sait-on jamais …
Su Ling s’installe devant sa théière.
« you want some ?
- yes please »
C’est comme ça qu’elle a commencé à m’apprécier la première année.
J’étais le seul à avoir répondu oui et avoir redemandé de ce thé vert nature qui est, pour elle, une gourmandise.
On partage le contenu d’un gong fu cha (une petite théière dont on se sert pour laisser infuser les feuilles de thé)
Su Ling s’étire.
Elle est fatiguée.
Comme c’est l’heure de la sieste, je lui dis qu’elle devrait se faire installer un fauteuil inclinable bien confortable dans son bureau.
« je préfère attendre le soir et me reposer dans mon lit moelleux »
Je suis toujours étonné quand cette dame de fer laisse entrevoir ce qu’elle est vraiment
quand elle n’a pas son masque de directrice.
« tu es libre jeudi prochain ?
il y a un cours à donner pour les niveau 1
10h10 - 11h50 »
Ça rentre pile poil dans le planning.
J’en profite.
« Ah ! … qu’est-ce que tu fais samedi ?
- je suis pris
- comment ça ?
- je serai au spectacle de Cheng Wei !
- mais il n’y a qu’un spectacle ?
- non, 4 … »
Je comprends que là, il ne faut pas insister.
J’espère juste que Cheng Wei sera plus compréhensif.
« ok, où va t-on ?
- Cloud Gate 2, au Da Dong Art Center …
À quelle heure est la première de Cheng Wei ?
- 14h je crois
- ok, on se rejoindra vers 18h au restaurant juste en face, comme ça on dîne ensemble,
le spectacle est à 19h30 … »
Je sais que ça n’est même pas la peine d’objecter.
Elle a déjà tout prévu.
Ally arrive pour donner son cours à 15h.
Comme souvent, elle ramène quelque chose pour moi.
Hier c’était des mandarines,
aujourd’hui c’est une brioche.
Je la remercie.
Elle en mange une bouchée pour m’expliquer.
Il y a du sirop de sucre roux à l’intérieur.
« brown sugar ! »
Avec son regard malicieux, elle me dit de faire attention.
Elle mime la scène du jus qui gicle et qui atterrirait sur la tunique de la patronne.
« Su Ling .. »
On rit.
J’aimerais tellement pouvoir parler chinois dans ces moments là.
Ally part en cours,
il va falloir que je bouge moi aussi.
À 17h, Cheng Wei me récupère en scooter pour aller à la répétition qu’il avait oublié.
Je demande à Su Ling à quelle heure ferme le portail le soir.
Elle n’a pas l’air de savoir.
« en tous cas, pas avant 22h-22H30, on est souvent encore là à cette heure … »
Je n’en sais pas plus,
on verra bien …
Je consulte les horaires des bus.
Départ vers 15h30.
Cheng Wei m’a donné rendez-vous à la station Fong Shan West et ça n’est pas à côté,
presque au bout de l’autre ligne.
Bus 51.
Zuoying,
Formosa,
changement de ligne mais dans la direction opposée à la plage,
O7, Cultural Center,
le théâtre municipal.
C’est là que mes deux créations pour Tsoying ont été jouées,
O10, WeiWuYing,
une ancienne caserne qui a été transformée en centre culturel.
J’y ai vu deux spectacles, et je me souviens que je m’étais dit « ça serait bien si un jour
je pouvais y montrer quelque chose »
Grâce à Cheng Wei, ça devrait se faire : c’est là que nous danserons « In Wei ».
O11, Fong Shan West.
Je connais bien cette station :
la première année où je suis venu ici, nous étions hébergé dans cette partie de la ville.
Au départ, des taxis étaient prévus pour nous emmener de l’hôtel au lycée et nous ramener le soir
mais nous avions proposé de rentrer par nos propres moyens.
Ça donnait plus de liberté à tous et nous pouvions voir la ville autrement.
On s’était dit aussi que cela aurait permis à l’organisation de dépenser un peu moins,
mais avec l’argent économisé ils nous ont acheté des cartes de bus et augmenté notre salaire …
Drôle de pays.
Donc de Tsoying à l’hôtel, nous devions nous rendre en métro jusqu’à Fong Shan West et prendre un bus.
Je me souviens très clairement de la première fois où je suis sorti du métro à cette station.
C’était à un carrefour et les feux étaient au rouge.
Quand c’était passé au vert, j’avais pu me rendre compte du nombre de scooters qu’il y avait dans cette ville
et du bruit que ça générait.
Je l’avais filmé et intégré dans ma première création.
Ça m’avait paru bien plus long à l’époque.
Je m’installe sur un perron à la sortie.
Ici il y a toujours de quoi s’asseoir et s’abriter,
c’est bien pratique, lors des fortes pluies et des typhons.
Je mange le pain d’Ally en attendant Cheng Wei.
Qui aurait dit il y a 5 ans que je reviendrai à cette station ?
Il y a une expo temporaire avec les personnages de Charles M. Schulz,
Snoopy, Charly Brown …
Ils sont disséminés un peu partout dans la station,
les gens, amusés, prennent des photos pour leurs enfants.
Je reçois un message de Cheng Wei, il est un peu en retard.
Il était allé chez Ikéa (et oui, ici aussi …) pour acheter une table pour son décor,
mais elle n’est pas assez solide pour que les filles puissent danser dessus
alors il a décidé de la faire lui même.
Quand il arrive, il y a effectivement quelque chose qui semble être un plateau de bois
à l’avant de son scooter.
Pas sûr qu’un policier français ait laissé passer ça, mais ici …
Nous traversons Fong Shan,
faisons une halte dans un bazar pour acheter les pieds qui iront sous le plateau
et rejoignons le studio.
En attendant les filles,
on monte la table.
Cheng Wei a tout prévu : il a une perceuse visseuse dans son sac.
« how about a hot pot after ? »
(un « hot pot » c’est une fondue chinoise, du bouillon avec plein de choses à plonger dedans)
« why not ? »
c’est ce que nous aurons pour dîner.
Mimi arrive en voiture.
Cheng Wei pousse son scooter et on déplace la table en construction.
Il y a juste la place.
Cette fille est tellement dynamique.
On se demande où elle trouve tant d’énergie.
Elle a passé la journée à donner des cours et pourtant elle est en pleine forme.
On est content de se revoir.
Je trouve qu’elle a un peu trop maigri,
elle en convient.
On rit en imaginant un système pour transférer un peu partout sur son corps ce que je garde malheureusement à la taille .
En route pour le studio.
Pas de clé, il y a juste un rideau de fer automatique (qui n’est pas fermé non plus).
Le rez-de-chaussée sert d’entrepôt pour les décors et les costumes de la prof
qui prête l’endroit à Cheng Wei.
On laisse ses chaussures en bas de l’escalier et tout se passe au premier étage.
Le studio est tout petit.
Une sorte d’étiquette de 4m sur 7.
Ça ne va pas être simple de répéter à 4 … et à 6 ?
En tous cas, Cheng Wei peut disposer de l’espace quand il veut et ça, ça vaut de l’or.
Wan Chu arrive,
elle me serre fort dans ces bras.
Je suis toujours étonné de voir autant de force dans cette fille qui semble si fragile.
Elle a été bien fatiguée cet hiver mais elle a l’air d’être en pleine forme.
Tout le monde se chauffe,
je me mets dans un coin.
Ils attaquent les danses d’ensemble.
J’aime la danse de Cheng Wei,
elle est fluide, plus rapide et plus tournoyante que la mienne.
Il est moins sensible aux directions aussi.
Je les laisse répéter un peu,
et puis je me permets de faire des corrections.
Cheng Wei a un peu de mal à être précis dans ces demandes.
En fait, il fait les choses instinctivement et n’arrive pas forcément à les analyser assez pour pouvoir les transmettre clairement.
Je lui donne un coup de main.
Me voilà devenu répétiteur.
Je pense à mes amies qui font ça en France (Dany, Elo..)
et je me dis que j’aime bien ce boulot quand les danseurs sont réactifs.
Ce soir il y a eu une ou deux fois où j’ai compris l’inquiétude de Cheng Wei.
Même en chinois, j’ai bien compris qu’elles lui font sentir qu’elles ont dix ans de plus que lui.
Les corrections marchent mieux avec moi, on en profite.
c'est Ha Bao, l'administrateur.
Je l'ai délogé de l'endroit où il était installé pour poser l'appareil photo - caméra.
On s’arrête vers 21h.
Je me dis que ça va être un peu tard pour le « hot pot ».
Nous sommes loin de Tsoying et le temps que je traverse la ville, j’ai peur que le lycée soit fermé.
Cheng Wei me regarde et me dit :
« c’est un peu tard pour le dîner hein ? »
On est vraiment sur la même longueur d’ondes.
On reporte tout ça à demain,
je prévoirai des fringues supplémentaires dans mon sac pour le jour suivant
et je dormirai chez lui s’il est trop tard pour me raccompagner.
Pour ce soir, c’est Mimi qui s’en charge.
C’est presque sur sa route.
Tainan est à 40 km au nord de Kaohsiung et Tsoying est au nord de la ville.
Nous partons ensemble dans sa grande voiture familiale.
Je me demande pourquoi ils ont de si grosses voitures ici.
L’influence américaine sans doute.
Après trois heures de boulot supplémentaires,
Mimi est toujours aussi dynamique et drôle.
En revanche, elle n’est pas très concentrée sur la route.
On se perd un peu,
on rit beaucoup.
On parle de ce spectacle,
de celui que nous allons faire ensemble,
de son mariage qui aura lieu dans les premiers jours de mon prochain passage sur l’île.
Elle est très excitée à l’idée de venir en France (plus que par ses noces …)
Je lui rappelle quand même que ça ne sera pas tout à fait des vacances.
« oh, je n’aurais qu’à penser à danser .. c’est déjà des vacances ! »
Nous arrivons à Tsoying aux alentours de 22h.
Je passe à la supérette acheter de l’eau et de quoi grignoter
1,5 € les 3 litres, c’est donné
(et heureusement, ici c’est un produit de première nécessité vu que l’eau n’est pas potable partout).
Je rejoins mon appartement.
La grande porte du lycée est encore ouverte,
la salle des profs et les studios du département danse complètement éclairés.
La voiture de Su Ling est encore là.
Elle n’avait donc pas exagéré.
Quand je pense aux horaires des enseignants et des chefs d’établissement en France …
22h30,
je m’installe devant un film en dînant.
« Étreintes brisées » d’Almodovar.
Il y a des crapauds dehors (et pas encore de coqs …)
1h.
Extinction des feux.
Demain je vais assister à une belle aventure.
La WeiDanceCompany entre au théâtre.


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