À la rencontre de leur public,
un carnet et un petit tabouret,
Cloud Gate,
refaire à nouveau le mure .. enfin presque ...
Réveil avant le réveil,
il n'est pas 8h.
Pourtant tout est calme dehors et je me suis couché tard.
J'attends tranquillement dans la chambre que quelqu'un bouge en repensant à la journée d'hier.
La porte d'entrée s'ouvre et se claque.
J'entrevois quelqu'un qui pousse le rideau placé devant la porte que j'ai laissée ouverte.
« hello ! »
Je n'ai pas le temps de répondre que la personne a disparu.
Il fait le tour des chambres.
La voix de Ling I retentit dans le salon.
Elle discute avec la personne qui, je suppose, m'a dit bonjour juste avant.
Son petit ami peut-être ?
La porte claque aussi fort que quand le personnage est entré.
Tout redevient calme.
Cheng Wei apparaît.
Il me dit bonjour et se jette sur son ordinateur.
Il a des choses à faire avant qu'on parte.
« Did you hear my father ? »
C'était donc son père qui est passé tout à l'heure.
Pas sûr qu'il ait été au courant des changements d'occupation de chambre,
mais ça n'a pas l'air d'inquiéter Cheng Wei, c'est l'essentiel.
« Ok, coffee ?
- yes please ! »
Il va nous faire des cafés.
Et comme je ne suis pas du tout sûr de me souvenir de comment on se sert de ces satanés petits filtres,
c'est bien mieux que ce soit lui qui s'en occupe.
La porte s'ouvre à nouveau, c'est Ling I qui revient … du marché.
Elle a bien retenu ce que j'ai dit hier et est allée acheter des raviolis !
Cela va constituer notre petit déjeuner.
Café, raviolis,
une première …
On part un tout petit peu plus tard que l'heure prévue,
mais Cheng Wei n'a pas l'air trop stressé.
C'est bien mieux comme ça.
Il y a des embouteillages à la sortie de Fong Shan.
Gestion du temps.
Je lui dit de préparer mentalement la répétition en listant les choses à revoir
avant le premier spectacle qui est à 14h :
La lumière, les danses d'ensemble, l'interprétation ...
Il y a des choses que je n'ai pas compris dans la pièce et qui ont l'air importantes pour lui,
il faut aussi revoir la dramaturgie avec les filles.
10h28,
nous faisons notre entrée dans le R7.
En plus des trois danseuses, il y a deux lycéennes qui viennent prendre le cours.
Je reconnais l'une d'entre elle,
je l'ai eu en stage lors de mon court séjour à Lingya en 2013.
Avec Cheng Wei, on la surnomme « la collectionneuse » :
elle a une série incalculable de photos avec nous.
Chaque rencontre est l'occasion d'un selfie ou d'un cliché pris par un passant ou un ami.
Quand Ha Bao arrive, les garçons repartent faire des courses.
Il manque encore des choses apparemment.
Je fais la barre en changeant un peu les exercices,
histoire qu'il y ait de la nouveauté pour tout le monde.
Cheng Wei tarde à revenir,
je leur fais un enchaînement,
je cherche quelque chose de ne pas trop fatiguant physiquement.
L'occasion est rêvée pour tester la phrase principale de l'oiseau.
(J'aurais aimé filmer mais je n'avais plus de batterie dans l'appareil photo ..)
Midi,
c'est la pause,
je vais dehors pendant que les filles commencent à s'affairer.
Quand je reviens, vu que je n'ai rien à faire.
Je fais une courte sieste de 20 minutes,
je serai un poil plus frais pour le spectacle
d'autant que j'en vois un autre ce soir avec Su Ling.
Cheng Wei et Ha Bao reviennent.
Derniers préparatifs,
la mise est complexe.
Il y a des parcours fléchés au sol que les filles arrachent en cours de spectacle,
des avions en papier à cacher un peu partout,
des faux billets à coller sous les bancs,
les filles font les choses qu'elles seules peuvent installer,
on les renvoie se concentrer et on finit le reste avec Cheng Wei et Ha Bao
(un sacré bonhomme que cet administrateur bénévole).
histoire d'être sûrs d'être prêts.
Les gens patientent dehors ou au bar,
personne n'a l'air de se plaindre …
Tout va bien.
14h.
Ouverture des portes.
Les premières personnes entrent timidement.
Cheng Wei a voulu l'espace totalement libre.
Il n'y a pas de chaises.
Le public s'installe où il veut.
Assis par terre,
sur le mobilier en vente,
sur le bord de scène,
il peut aussi, s'il désire, se déplacer à tout moment pendant le spectacle.
Pour cette première, les spectateurs ne semblent pas être habitué à cette configuration :
Ils restent sur les bords de l'espace circonscrit par les quatre tables
au milieu desquelles il y a les trois bancs.
Dans l'angle opposé, il y a la guérite à l'intérieur de laquelle est installé Cheng Wei.
En échange de leur ticket, les gens obtiennent des faux billets et des avions en papier
dont ils pourront se servir pendant le spectacle.
Seulement voilà, ils n'osent pas traverser tout l'espace.
Tout le monde a bien vu,
tout le monde sait (Ha Bao qui est en l'entrée avec l'ingénieur du son, a expliqué tout ça),
mais personne ne bouge.
Je dis à la jeune lycéenne qui a pris le cours ce matin de lancer la machine.
Elle traverse bravement l'espace avec sa copine.
Je la suis et crie « Money ! »
Les gens osent enfin,
et une file d'attente se crée entre l'entrée et la guérite.
(oui, ici on fait la queue pour tout).
le spectacle peut commencer.
Les scènes s'enchaînent avec cette énergie électrique de première.
Des erreurs un peu partout,
mais rien qui nuit à la fluidité de l'histoire.
Il va falloir revoir les lumières.
Le créateur a visiblement oublié une partie de l'espace,
situé certes un peu à l'écart mais qui, justement, doit être encore éclairé pour attirer le regard du spectateur quand il s'y passe quelque chose.
Dans cet espace justement, un homme d'une quarantaine d'années s'empare d'un petit tabouret faisant partie d'un ensemble design visiblement à vendre.
Il s'y installe avec un carnet de notes …
Il se déplace de temps à autres avec le petit tabouret qu'il a adopté le temps du spectacle.
Ça sent la critique.
Vient le moment des avions en papier …
Le public est invité à placer ces avions sur des présentoirs.
Et là-aussi, il n'ose pas,
je m'approche de Ya Wen, plante les premiers avions,
et fais un clin d'oeil à la lycéenne,
qui emmène sa copine, sa mère … et finalement le reste du public suit.
Ça ne va pas être simple s'il faut les pousser à chaque fois …
Les saluts sont chaleureux,
le public lance les billets et les avions qui restent,
il va même en chercher d'autres pour continuer la fête.
Ça y est, Cheng Wei a réussi.
Les filles ne sont pas contentes d'elles.
Comme elles sont consciencieuses, elles se rendent compte (un peu tard) du manque de boulot.
Avec un peu plus de concentration, ça ne pourra être que mieux.
Verdict pour la seconde ce soir.
Le public n'est pas pressé de partir..
Étant essentiellement constitué d'élèves des filles, d'amis de Cheng Wei,
les artistes vont d'un groupe à un autre pour discuter, remercier, se faire féliciter …
Il y a aussi beaucoup d'anciens camarades de classe
et ici quand on est "classmates", c'est bien plus important.
C'est une autre famille.
Les élèves des classes supérieures sont les « seniors » et on les appellera comme ça bien longtemps après le temps de l'école comme un oncle ou une tante.
Il y a donc cet après midi,
des gens que les quatre danseurs appellent « senior" suivi du prénom
et d'autres qui parlent à Senior Cheng Wei, Senior Wan Chu …
On peut même être « chairmates »
(enfin quelque chose que l'on a réussi à traduire comme ça) :
à l'école primaire, on vous assigne une table et une chaise qui sont numérotées.
C'est là que vous passerez l'année, comme celui ou celle qui était là avant vous un an plus tôt, vous partagez alors un numéro de chaise et devenez « chairmates ».
Quant à moi, je discute avec Ha Bao,
qui est à peu près la seule personne que je connaisse.
Il y a eu pas mal de monde finalement,
ce soir ça a l'air moins rempli.
Cheng Wei s'approche de moi avec le bonhomme au carnet,
c'est effectivement un critique.
Il est venu de lui même et a payé sa place …
Comme Cheng Wei lui a parlé de notre projet, il m'aborde avec un « comment allez vous ? » sans accent qui réduit quasiment à néant tous mes efforts d'apprentissage du chinois.
Je suis très impressionné ..
Et je lui dis.
Il m'explique qu'il a vécu à Paris pour ses études.
Ha Bao lui parle un peu,
ils décident de quelque chose en chinois.
Il se retourne vers moi :
« on va prendre un verre ?
- avec plaisir »
Je suis encore subjuguer par son français.
On s'installe au café.
On commande
puis il parle avec Cheng Wei.
Je comprends qu'il lui donne des retours sur le travail.
Il se tourne vers moi :
« alors comment es-tu arrivé ici ? »
Je lui explique l'UNESCO, Tsoying, Hsiao-Yin la chorégraphe avec laquelle j'ai bossé à Taipei, la résidence, la Septième Nuit ...
« et comment ça se fait que je ne t'ai pas rencontré plus tôt ? »
Je ris.
Me montrant Cheng Wei, il m'explique :
« je lui ai dit que pour moi son travail était très intéressant …
mais qu'il nous expliquait trop les choses ...
il n'y a pas assez de place pour l'imaginaire »
Je suis d'accord avec lui mais je ne veux pas descendre mon ami.
« effectivement, on a pas mal discuté de ça avec Cheng Wei,
il a tellement entendu le public de Kaohsiung dire que la danse contemporaine,
c'était difficile à comprendre,
qu'il a voulu les prendre par la main … Si on suit son raisonnement c'est réussi
- oui … mais il n'a pas pensé aux autres, aux gens comme moi" répond-il en souriant.
Je souris,
il a compris que j'étais d'accord avec lui.
« il y avait deux options possibles,
aller dans le sens de ce public
ou avancer doucement ailleurs en laissant des espaces
où chacun peut voir ce qu'il a envie de voir,
Cheng Wei a pris la première voie, j'aurais probablement pris l'autre … »
Je traduis à Cheng Wei en anglais, il finit en chinois.
C'est drôle,
c'est la première fois que ça se passe dans ce sens ici.
Le critique se lève,
je demande à Cheng Wei son ressenti.
Il pense que c'est plutôt positif en dehors de ce dont on vient de discuter.
Je suis content pour lui.
Je profite de ce moment d'euphorie pour lui annoncer que je ne resterai pas pour le deuxième spectacle ce soir.
Su Ling …
Il comprend.
Le critique revient.
Il a payé les consommations !
Le monde à l'envers …
On fait une ou deux photos,
et il prend congé en me disant qu'il suivrait l'aventure « In Wei » et que donc on se reverrait cet été.
Cheng Wei reste assis.
« oh ! you didn't understand ! »
Effectivement, il m'a parlé en français donc il n'a pas compris.
Drôle de situation.
En France, forcément, je suis en mode traducteur en permanence, mais ici …
On retourne dans la salle.
Je demande à Ha Bao si c'est normal qu'un critique offre un verre aux artistes.
« I don't think so »
Cheng Wei aussi est étonné.
Espérons que le papier sera à la hauteur de son accueil.
17h,
je dis au revoir à tout le monde.
Cheng Wei me dit :
« Merci pour tout »
Je le prends dans mes bras.
« Maintenant, reconcentre toi pour ce soir …
- OK ! »
Je traverse le parc en direction du métro,
Shihjia,
Sanduo,
Central Park,
je change à Formosa boulevard en direction de l'est.
Le Da Dong Arts Center (le « grand est » si on traduit littéralement)
est un de ces grands théâtres que possède la ville.
La station de métro juste après Fong Shan a un accès direct au parvis du théâtre.
Pour ici, c'est une salle de taille moyenne.
800 places.
15 mètres par 10 de surface scénique,
(le « Cultural Center » fait 30 par 15)
Je connais bien l'endroit,
c'est là que nous avons créé la version taïwanaise de la Septième Nuit de la Septième Lune
il y a maintenant un peu plus de dix-huit mois.
Souvenirs mitigés de cette scène immense gâchés par miss Lin,
l'organisatrice dont j'ai tellement parlé dans le blog précédent.
J'arrive presque à l'heure à la station et remonte l'escalator avec un petit pincement au coeur.
Pendant que je vais voir au restaurant si Su Ling est arrivée,
je reçois un message,
elle est en retard.
Je m'assois sur un banc dehors et écris tout ce qui vient de se passer.
C'est toujours ça de pris.
Su Ling est là, un peu après 18h30, on mange beaucoup et en vitesse.
Quand nous sortons du resto pour traverser la rue qui nous sépare du théâtre,
je commence à reconnaître des jeunes.
Des élèves de Tsoying, d'autres du collège de Lingya, d'autres encore que j'ai croisés
dans une salle de spectacle ici,
il y a aussi Ally, quelques autres profs,
et même cette jeune fille qui est venue voir le spectacle de Cheng Wei tout à l'heure.
Il semble que les spectacles de la Cloud Gate sont les endroits où il faut être vu dans les villes taïwanaises ...
Su Ling dit bonjour à tout le monde,
nous prenons dix bonnes minutes pour faire un trajet qui n'en nécessiterait que deux.
Le spectacle ?
Du pur Cloud Gate,
un mélange de danse traditionnelle chinoise et de danse contemporaine savamment écrit,
le tout éclairé divinement avec des projections vidéo évidemment d'excellente qualité
et qui ne bouffent pas les interprètes.
Certains diront que c'est toujours la même recette.
Et c'est vrai,
mais ça me fait toujours le même effet.
(pour les parisiens, ils passent au théâtre de la Ville bientôt)
En général, il y a deux pièces ou une avec un entracte.
Là c'est une grosse heure de danse non stop
mais vue l'énergie demandée aux danseurs
(qui, en plus, accompagnent leurs collègues au chant quand il y a des solos, des duos ou des trios)
on comprend qu'il n'y a de place pour faire autre chose après.
En sortant, je perds Su Ling qui continue de dire bonjour au plus de gens possibles.
Je vais tranquillement vers les sorties (où elle me repèrera tôt ou tard).
Je croise le regard d'une jeune fille, son visage s'illumine :
« Teacher ! » elle me fait coucou de la main, les larmes aux yeux,
je me souviens, elle était à Ling Ya.
Je lui fais signe en souriant.
Su Ling vient à ma rencontre :
« tu rentres avec les gamins ! »
Heureusement que je n'avais pas prévu autre chose …
Nous voilà dans le métro, en train de faire les idiots,
et dire que je pourrais être leur père …
À Zuoying,
le 53 de 22h20 est plein.
« Teacher ! Come ! »
C'est un minibus, ils sont déjà entassés debout.
Je leur dis que je prends le prochain.
Deux élèves se dévouent pour rester avec moi.
C'est adorable.
(bon, en même temps, si j'ai bien compris, il s'est passé quelque chose de fabuleux pour l'une d'entre elles et il faut absolument qu'elle le raconte à sa copine à l'abri des oreilles indiscrètes, c'est la parfaite occasion …)
Nous prenons donc le 51 de 22h30.
Et … Nous arrivons au lycée devant une grille … Fermée.
Ça n'a pas l'air de plus les déranger que ça.
En fait, les élèves internes ont une entrée à eux sur le côté du campus
mais les filles m'accompagnent quand même jusqu'à la guérite du gardien.
Il y a de la lumière, comme mardi, mais toujours pas de gardien.
Je montre aux filles qu'on peut passer.
(maintenant que je l'écris je me demande si elles s'étaient posé la question de pouvoir entrer et sortir aussi facilement …)
Nous nous glissons tous les trois …
Et elles vont taper à la porte du gardien …
(ça n'a plus trop d'utilité mais bon)
J'attends avec elle, je ne veux pas qu'elles se fassent engueuler.
Une dizaine de secondes plus tard, il apparait d'une autre salle au fond où il dormait.
Ils les reconnait.
Elles éclatent de rire.
Tout va bien je peux partir.
il m'aperçoit et leur demande qui je suis,
le temps qu'elles lui expliquent, j'ai déjà traversé une cour.
Retour au salon de l'appart,
j'envoie un message à Cheng Wei pour savoir comment s'est passé cette deuxième représentation
(en fait j'essaie de le joindre par tous les canaux possibles)
Pas de réponse.
J'attendrai donc demain.
Il est minuit quand je finis l'Almodovar devant lequel je m'étais endormi avant-hier,
juste à temps pour une bonne nuit de sommeil.
Demain deux autres représentations de la pièce de Cheng Wei, les dernières ….





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