Le premier petit déjeuner dans le salon,
des retrouvailles,
un nouveau de lieu de perdition,
faire le mur comme un lycéen .
5h,
ou peut-être à peine plus,
je suis réveillé par un concours de chant organisé par des coqs tous proches,
le tout agrémenté par un troisième oiseau qui ne veut pas être en reste.
Taïwan est aussi surnommé l'île aux oiseaux, j'en avais parlé avec un guide à Cijin
(je l'ai raconté juste ici en suivant ce lien).
C'est vrai que ce surnom lui va bien mais là,
si tôt, en pleine ville, je ne m'y attendais pas.
En fait, Tsoying est au nord de l'agglomération.
La partie sud du quartier jouxte la partie la plus dynamique de la ville mais au nord et à l'est, c'est encore très vert :
des collines recouvertes de forêts,
des vieux cabanons dans lesquels on trouve toutes sortes d'animaux
volants ou non, crieurs ou pas.
J'avais laissé la fenêtre ouverte pour ne pas avoir chaud.
De ce point de vue c'est réussi,
mais je n'avais pas imaginé qu'un concours de chant de coq allait se dérouler à quelques encablures de ma fenêtre.
Je traîne un peu au lit en râlant contre les fameux volatiles.
Cela dit c'est quand même mieux que d'être en direct de n'importe quel axe routier vaguement fréquenté.
23h en Europe, j'en profite pour discuter un peu avec mes amis français
et je me rendors.
Il est 9h30 lorsque je traverse l'appartement, le cerveau dans un brouillard certain
et que je m'installe dans ce salon décidément immense.
L'heure du premier petit déjeuner de l'année taïwanaise a sonné.
Les viennoiseries de Flavor Field où je suis allé hier soir sont sorties,
je remplis mon gobelet en carton, préalablement doublé d'un second gobelet, avec l'eau chaude de la fontaine à eau.
Je plonge un sachet de thé et je m'allonge sur un des canapés.
Celui qui me fait face était déjà dans l'ancien appartement aujourd'hui détruit.
Ça fait drôle de se retrouver dans ce bâtiment que j'ai vu se construire.
J'étais là à la pose de la première pierre il y a déjà trois ans
(et ici, on ne lésine pas : la cérémonie est religieuse).
Quand je suis venu l'an dernier il était prêt, mais l'inspection n'était pas encore passée pour délivrer le certificat de conformité, dommage.
Le soleil est dans mon dos,
et je savoure ces premières gorgées au goût âcre de ce thé au jasmin en sachet pourtant très peu infusé.
Je m'étais fait avoir la toute première année.
Comme j'aime les thés un peu corsés, j'ai l'habitude en France de mettre deux sachets dans une tasse ou de laisser infuser longtemps.
J'avais fait pareil ici.
C'était imbuvable, beaucoup trop fort,
alors maintenant je surveille (ou je ne remplis pas complètement mon gobelet pour pouvoir rajouter de l'eau)
Une fois l'estomac rempli et les idées à peu près claires, je rédige mes premières impressions dans ma nouvelle villégiature et aussi sur la semaine de l'oubli que vous avez déjà lue.
Je suis au ralenti.
En plus le ciel devient nuageux,
je n'ai pas de répétition ni de cours prévu, j'ai donc tout mon temps.
Je reste sur le sofa à penser mollement à pas grand chose.
10h15,
les premiers accords de piano dans la salle de cours.
Je me prépare psychologiquement.
il va falloir que je descende.
Su Ling est revenue !
Ça va être la ruche en bas.
Je prends une douche.
L'eau chaude a l'air d'arriver très très lentement,
ce sera à l'eau froide,
de toute façon il fait assez chaud pour que ce soit supportable.
Je m'habille,
ferme le studio à clés et descends.
Je jette un oeil par l'issue de secours du grand studio.
Ils ont dû ouvrir à cause de la chaleur.
Chin-Wen donne un cours aux niveau 1 que j'ai vus hier.
Ils me sourient.
En 2013, sa création pour les gamins avait fait vive impression au congrès de l'UNESCO d'Angers au CNDC.
Quand Ya-Ting me voit, elle sort en courant et me fait un "big hug"
Moi aussi, je suis content de la voir.
Elle a les traits un peu tirés,
elle bosse beaucoup entre ici et Taipei et les voyages la crèvent.
Nous retournons dans la salle des profs.
"Mais tu étais où ?
- là haut
- et tu ne pouvais pas venir me saluer plus tôt ?"
Sacrée Su Ling,
elle a cette voix glaçante que les gamins redoutent
"j'étais fatigué"
Elle esquisse un sourire.
Je la prends dans mes bras.
Elle s'assoit sur sa chaise dans le coin des invités,
en face de la théière.
Ya-Ting me reprend dans ses bras.
Elles continuent la conversation qu'elles avaient dû commencer avant mon apparition.
Je m'assois à côté de Su Ling.
J'entends Ya-Ting commencer sa phrase par In Wei.
Vous savez maintenant comme moi que ça n'augure rien de bon :
Il y a un problème et la réponse que vient de donner Ya Ting est négative.
On la sent gênée.
C'est étonnant de voir que même adulte et professeur, elle redoute chaque phrase de Su Ling,
comme l'élève qu'elle était il y a vingt ans.
Pendant que Ya Ting passe un coup de fil en rapport avec le fameux problème, je prends des nouvelles de la patronne.
Son séjour à Singapour,
sa mère,
la vie au lycée.
Elle aussi est crevée.
Avec la grossesse de Chin-Wen, elle s'est retrouvée à tout devoir régler du haut de ses …
je pense qu'elle a au moins l'âge de la retraite française.
Elle me demande de lui expliquer à nouveau le projet avec Cheng Wei.
elle s'étonne du fait que la France ne m'aide pas et que le refus ne soit pas explicité.
"Jusqu'à quand tu es là ?
- mercredi 13 avril
- ok … et bien bienvenu ici"
On parle de cet été,
de ce que la compagnie WeiDanceCompany fait pour m'aider.
Elle me dit qu'en juillet, les lycéens fraîchement diplômés, iront en Corée avec elle.
Elle me reparle aussi de Lewis, un chorégraphe australien que j'avais croisé l'an dernier.
Il va rester là pendant un mois.
J'ai presque l'impression qu'elle veut me dire qu'il n'y aura pas de place pour moi.
Je me sens un peu de trop.
Ça m'inquiète et m'attriste un peu.
On verra bien.
Des gamins passent.
Juste pour dire bonjour ou pour régler des soucis avec leur directrice.
Nous sommes en pleine période d'inscription pour les universités.
Je regarde tout ce petit monde s'agiter en me disant que j'y suis bien,
même si le chinois m'est toujours aussi étranger.
Su Ling qui était repartie au bureau, revient s'installer à sa place devant la théière.
Elle se ressert,
la théière est vide,
elle remet de l'eau.
"tu n'as pas répondu à mon mail !
- il n'y a pas Internet dans le studio …
(en fait, je l'ai lu mais je savais que je lui répondrais de vive voix)
- tu as vu les studios ?
- oui, il est superbe, et très lumineux
- ah mais il y en a un autre au premier étage sous ton appartement
(c'est donc du second studio que venait la musique hier, je comprends mieux)
Oh ! On a aussi fait des travaux en bas !
Viens !"
Nous voilà partis pour une visite guidée.
Jusqu'à l'an dernier, il n'y avait que deux studios séparés par des douches,
situés au même niveau que la salle des profs, au rez-de-chaussée.
C'était des salles de classes réaménagées où on était un peu à l'étroit avec les grands groupes,
d'autant qu'il y a un piano dans chaque salle.
Comme en plus, l'un des studios était devenu une salle de musculation,
quand les trois niveaux avaient cours au même moment, il fallait passer dans l'immeuble voisin pour utiliser d'autres salles au quatrième étage.
Et avec la chaleur, monter les quatre étages à pied, ça n'était pas toujours très agréable.
Ces trois dernières années, le proviseur a investi.
Outre mon appartement et les deux nouveaux studios empilés l'un sur l'autre,
il y a dix salles de classe supplémentaires qui ont été créées dans le nouveau bâtiment pour les autres départements du lycée,
deux par étage sur cinq niveaux.
Les autres espaces du département danse ont aussi été réaménagés :
un des deux petits studios a été coupé en deux
et en déplaçant les douches, ils ont créé une salle de cours plus grande.
Ce qui fait qu'il y a maintenant trois grands studios.
Plus la peine de monter au quatrième étage comme avant.
Su Ling me montre tout ça avec fierté et je la comprends,
les choses changent et ça avance vite.
On fait un rapide crochet par le nouveau local décor et les loges du théâtre (parce que ce département danse a son propre théâtre de 300 places) et on retourne à la salle des profs.
Elle se sert du thé :
"tes cheveux ont poussé,
ta barbe aussi,
tu ressembles à Jésus"
On rit, je me désinquiète un peu.
On parle de la météo,
ici aussi tout est perturbé.
En hiver, ils ont eu de fortes chaleurs et des chutes de température vertigineuses.
Il a même neigé à Taipei, fait rarissime.
Les étudiants ont découvert cette chose blanche et froide et ont posté plein de photos sur les réseaux sociaux .
Ils n'en avaient jamais vu.
Cela fait donc au moins deux décennies que ça n'est pas arrivé.
Je lui dis que justement que j'avais été étonné d'avoir presque froid en arrivant.
"aaah, c'est pour ça que tu as des chaussures !"
Je regarde mes pieds,
effectivement j'étais en baskets pour une fois.
Et Su Ling ne m'a quasiment vu qu'en sandales …
On parle de ce qui s'est passé en Europe,
les terroristes, le racisme qui monte,
vu par des hindouistes, se battre au nom d'une religion c'est un peu surréaliste.
Le téléphone sonne.
Elle repart à son bureau.
J'en profite pour remonter à l'appart en faisant un crochet par la fameux studio du premier.
Je vois par la porte entrouverte qu'il est effectivement un peu plus petit.
Les filles sont en train de chausser leurs pointes.
Les mecs répètent leur variation de sauts.
Cours de classique 2e année donné par Ally.
Ally a le même âge que moi,
et comme moi, elle danse encore en compagnie (ce qui n'est pas courant pour une danseuse classique) mais ça lui confère une vivacité et une insouciance qui fait beaucoup de bien à ces jeunes un peu trop coincés parfois (du moins en cours …)
Les gamins me font signe,
ils me sourient et attendent la réaction d'Ally, concentrée sur le choix des musiques qu'elle va utiliser.
Elle me voit,
son visage s'illumine,
elle traverse le studio en courant,
prend son élan et me saute au coup,
on aurait presque pu faire la scène du baiser du parc de Preljocaj.
Les gamins n'en reviennent pas.
"Brother !
- little sister"
Elle regarde mon ventre,
le tapote un peu et me sourit.
J'ai un peu maigri depuis l'été dernier.
Ça pourrait ne pas être facile de communiquer avec Ally car elle ne parle que très peu l'anglais
et les mots de français qu'elle connaît … sont ceux dont elle se sert en cours.
Mais on s'en sort toujours.
J'arrive à lui faire comprendre que je suis là quinze jours,
que j'habite au dessus dans le nouvel appart'
et que je prépare un spectacle.
"At 6 ? … the office ?
- ok, !"
Elle reprend le cours,
on se croisera à la salle des profs à 18h.
Je remonte à l'appartement pour finir d'écrire et de relire l'article du blog que je veux mettre en ligne.
Mon téléphone s'allume,
j'ai un message de Cheng Wei.
Ce soir, on va boire un verre.
J'ai promis.
(et j'aime bien l'idée …)
Rendez vous au métro Central Park à 19h30.
La lumière baisse dans le salon,
ça doit être l'heure de partir.
Je descends.
Quand j'arrive dans la cour, je vois la voiture d'Ally s'éloigner.
Il est 18h10.
Dommage, ça sera pour une autre fois.
Au bureau, il y a la prof de danse traditionnelle chinoise,
qui, pour la première fois en cinq ans, me dit "hello !" d'un air presque détendu.
Je crois que j'ai vu quasiment toute l'équipe pédagogique.
Je reprends ma place dans le coin des invités.
Su Ling me demande :
"Elle t'a donné ton emploi du temps ?
- pas encore
- ah .. ok ok"
Je me détends, les choses rentrent doucement dans l'ordre.
Il y a des petits pains sur la table.
et puis de l'ananas.
Je tends ma main vers les fruits
"mange du pain d'abord !"
Sacré Su Ling.
18h45
Pour être à l'heure à Central Park, il faut que je quitte le bureau.
Pas le temps de mettre l'article en ligne.
Ça n'est pas si, grave ça me permettra de le relire.
Je dis au revoir à tout le monde.
Il y a encore des jeunes gens un peu partout dans les cours, les couloirs.
Quand je suis à la grande entrée, un bus passe.
Dommage, je prendrai le prochain.
20 minutes d'attente.
Je préviens Cheng Wei que je vais être en retard.
La nuit tombe doucement.
Les lycéens qui attendent avec moi sont un peu intimidés.
Bus 51B.
Métro.
Central Park sortie 2.
Cheng Wei est là, il lit une BD sur son téléphone.
"Hello there !"
Il sourit et me tend le casque.
Nous partons.
Ce soir, nous allons dans un autre bar.
Pas le Mini dont je vous parlais hier mais un autre petit lieu.
Installé dans un ancien commerce (on devait sûrement y faire de la bouffe),
c'est l'ancien patron du Mini qui l'a ouvert et le gère seul.
Quand on arrive, il épluche des légumes.
On s'installe dans la salle du fond,
réservée aux fumeurs,
tout un pan de mur est rempli de bouquins,
parmi lesquels tout un tas d'écrits consacré au whisky.
soit on demande au patron et il fait en fonction de ce qu'on dit de nos envies,
soit on connaît le nom du cocktail et il le fait.
Daïquiri pour Cheng Wei, Whisky Sour pour moi.
Cheng Wei a vraiment besoin de me raconter ces angoisses, ces soucis,
toutes ces choses que l'on découvre quand on se lance dans cette aventure, somme toute insensée, de monter une compagnie et de créer un spectacle d'une heure pour la première fois.
Je tente de le rassurer comme je peux.
Je suis passé par là moi aussi :
ne pas avoir assez de répétitions avec tout le monde,
ne pas avoir eu le temps de faire son solo qui sert probablement improvisé ...
C'est juste … habituel.
Du moins, ça le devient.
On commande un second cocktail,
on parle un peu de ce qui va se passer dans les deux semaines
et puis on va dîner.
Fait exceptionnel,
j'arrive à payer,
Cheng Wei est vraiment préoccupé.
On repart en scooter sillonnant les rues du centre et on s'arrête dans un fast food coréen.
Une sorte de KFC mais avec du vrai poulet (enfin je crois).
Cheng Wei me demande si je veux manger épicé, je lui réponds que oui.
On a un poulet détaillé et frit dont une moitié est plus épicée que l'autre avec des ... frites.
Je l'engueule :
Franchement,
faire 10000 km
pour manger des frites,
c'est très moyen.
J'arrive à le faire rire.
À Taïwan, on partage.
Alors Cheng Wei prend une part de poulet épicée (d'autant que pour une raison qui m'échappe encore, il m'annonce qu'il a décidé de s'habituer à manger épicé.)
Il est écarlate à la deuxième bouchée …
Heureusement, il y a de la bière.
On rit encore,
ça y est il se détend.
21h30,
ça n'est pas vraiment qu'il se fait tard,
mais sur le trousseau que m'a donné Chin-Wen il n'y a que les clés de l'appartement.
La dernière fois que j'avais dormi ici, j'avais aussi celle d'un petit portail qui me permettait d'entrer et de sortir comme je voulais.
Pas cette fois …
Je serai donc tributaire du gardien.
Cheng Wei me dit se rappeler que les facultés fermaient à 1h du mat'.
Pour le lycée, il ne sait pas mais ça sera forcément plus tôt.
Il est peut-être temps de rentrer pour vérifier tout ça.
On paye,
(enfin non … Cheng Wei paye, il ne me laisse pas le choix … La vie reprend son cours)
et nous voilà repartis en scooter pour Central Park d'où il ira vers l'est
alors que je rejoindrai ma banlieue nord.
À Zuoying, je rate le bus de 22h30.
Une demi-heure d'attente.
Je pourrais rentrer à pied,
mais je suis trop flemmard pour ça.
Je regarde les gens.
Les jeunes en scooter qui attendent leur copine,
des plus âgés en voiture,
les taxis …
23h,
bus 53C
et cinq minutes après je suis devant la grille du lycée.
Fermée.
C'est ce que je redoutais.
Je vais vers la guérite du gardien qui est allumée.
Elle est vide.
J'hésite
et puis je vois un espace juste assez grand entre le mur du petit bâtiment et la grille pour que je puisse passer.
Je me faufile.
Une manière élégante de faire le mur.
Je traverse les cours éclairées par les lumières vertes des sorties de secours.
Cette fois-ci, il n'y a plus personne.
Retour dans le salon.
Dernière relecture,
quelques nouvelles de l'Europe et il est minuit.
Bonne nuit.





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