Un cours avec les 1ère année,
une bonne nouvelle,
du bonheur dans le petit studio,
un autre solo en devenir
J’ouvre l’oeil à 7h,
soit juste avant le réveil
et bien après l’aube (que je n’ai pas encore vue une fois depuis le début de mon séjour).
Je savoure mes brioches de la boulangerie avec mon thé vert au jasmin.
Il ne faut pas trop que je traîne, j’ai cours à 10h10 avec les niveau 1.
C’est bizarre ces nouveaux horaires …
Musique ou blog ?
Je n’ai pas le temps pour faire les deux,
ni pour finir l’un des deux d’ailleurs.
J’avance sur la musique.
Si ça se trouve, j’irai assez vite avec Cheng Wei cet après-midi,
il vaut mieux quand même que j’ai quelque chose de structuré sur une durée convenable.
Le mixage avec le piano est super moche et la guitare n’est pas terrible.
Je change tout ça, modifie les niveaux,
développe la suite avec des nappes de synthé et une section rythmique.
C’est un peu la course.
Décidément, ce cours tombe mal dans le planning
mais j’en ai un de plus, je ne vais pas me plaindre …
Douche (avec une eau à bonne température),
il est 9h50.
Le sac est prêt, je vais avoir le temps d’utiliser Internet au bureau,
il faut que j’achète des billets de train pour un stage que je fais en rentrant en France.
Su Ling m’accueille par un « Good boy ! » et un large sourire.
Elle quitte son bureau pour venir boire un thé.
« what do you do to have this hair ?
- nothing ! »
Elle a toujours été fascinée par mes cheveux quand ils sont longs.
Ici où tous les jeunes rivalisent d’ingéniosité avec leurs cheveux désespérément lisses,
voir des boucles -voire des noeuds - dans une coupe bordéliquement organisée, ça la fascine.
10h.
La sonnerie de la fin du cours précédent retentit.
Je lui demande dans quel studio j’ai cours.
« I don’t know ! » me dit-elle en souriant.
Puis, elle se sert une nouvelle tasse de thé
en attendant l’arrivée des jeunes qui vont sans aucun doute la perturber dans sa dégustation.
Je suis assez étonné de sa réponse,
elle qui peut être si stricte.
En même temps, c’est une sacrée marque de confiance …
Je sors dans le patio et suis le premier lycéen du niveau 1 que je vois.
Il m’amène au grand studio,
le blanc au rez-de-chaussée.
J’installe mes affaires,
il y a un élève malade,
mais il vient assister au cours avec son masque sur le visage.
Il doit avoir la crève.
Ces 1e année sont encore bien timides par rapport à leurs ainés,
certains ont quand même pris un peu d’assurance par rapport à l’été dernier,
et les bons éléments se révèlent
mais j’ai en face de moi un groupe d’élèves qui ne sont pas encore des danseurs.
Cela dit, ils ont quinze ans tout au plus.
Et les trois promotions précédentes ont été de bons crus,
il faudrait voir à ne pas être trop exigeant.
Je les remercie.
Personne ne bouge.
Je vois que ça discute.
J’attends un peu.
« Teacher … »
Ils me montrent l’horloge
« 11 .. 50 »
Je me suis trompé d’heure.
Ils ont encore dix minutes.
Parfait,
on continue le travail sur la variation.
Comme elle est basé sur des déplacements,
je coupe le groupe en deux pour qu’ils aient encore plus d’espace.
J’ai utilisé la musique que j’ai faite ce matin
mais je l’ai accéléré.
Ça m’arrive très souvent ici.
Pour Cheng Wei, je vais calmer le jeu.
C’était peut-être un peu trop lent au départ mais j’aime bien qu’il ait le temps d’étirer les choses.
Un quart d’heure de boulot supplémentaire plus tard, je les lâche.
Il ne faut pas trop que je traîne si je veux être à l’heure à Fong Shan West.
« Thank you, teacher .. Good bye teacher »
Ils tapent dans leurs mains en rythme,
c’est le rituel de fin de cours ici.
Ce qu’il faut déceler, c’est ce qu’il y a dans leur voix quand ils scandent la phrase.
Joie, fatigue, tristesse, étonnement.
C’est à ça que l’on sait comment le temps que l’on a partagé a été vécu.
Je ne passe pas par le bureau,
mon sac est prêt.
Je traverse les cours où tous les lycéens transitent de la salle de cours au lieu de déjeuner.
La grille,
je dis bonjour à mon ami le gardien.
Heureusement, le bus arrive vite.
Il fait bien chaud encore.
12h20, je m’engouffre dans la station de Zuoying.
Il y a du monde dans le métro,
je reste debout.
L’avantage d’avoir bossé sur la musique du solo de Cheng Wei avec les élèves,
c’est que je l’ai en tête.
Je réfléchis à ce que l’on va faire.
Le piano à la double croche me donne l’idée de carrés rapides avec le regard qui change à chaque fois.
Ça sera probablement avant ce que je viens de faire avec les petits.
Il faudra que Cheng Wei aille plus loin dans les bustes et dans l’amplitude
peut-être que je changerai la rythmique, mais ça n’est pas un problème pour lui.
On va pouvoir s’amuser avec ça.
Je suis à Fong Shan West à 13h10.
Je me pose à l’ombre sur mon perron habituel
et j’observe les gens, toujours autant couverts pour se protéger du soleil,
chapeaux, vestes …
Je suis sur le point de sortir mon carnet de notes quand Cheng Wei arrive.
Il ne me tend pas mon casque.
Il s’assoit à côté de moi et déplie, anxieux, un papier sur lequel j’entrevois un tableau.
Son visage se détend, s’illumine presque.
La WeiDanceCompany est sur la liste.
Il a sa première subvention.
Que ces asiatiques sont peu expansifs …
Moi, j’aurais hurlé de joie à sa place :
première année de vie de la compagnie,
deuxième création,
premier soutien des services culturels de Kaohsiung.
Il est un peu déçu de la somme parce qu’il n’a pas obtenu tout ce qu’il avait demandé
Il s’habituera …
On regarde ensemble les autres noms du tableau.
Je connais la compagnie la plus soutenue,
j’ai justement remplacé la chorégraphe ce matin à Tsoying.
Et juste après .. C’est lui !
Il y a ensuite d’autres noms que j’ai parfois vus sur les réseaux sociaux
et puis plus bas … cette chère miss Lin qui, apparemment, a demandé des sous pour un projet avec des professionnels cette année aussi.
Comme avec nous, il y a deux ans.
Pour fêter ça, nous allons boire un « bubble tea ».
C’est l’occasion parfaite.
En plus il y a moins de monde que l’autre jour,
ça n’est pas un jour férié et on est en milieu de journée.
Alors, c’est vraiment un bar de luxe.
Il y a trois couleurs de perles différentes.
Les classiques un peu brunes,
mais aussi des vertes et des rouges presque violettes.
On peut avoir un peu des trois.
C’est ce que je demande à Cheng Wei de commander pour moi.
Nous traversons Fong Shan,
les verres de thé sont dans des sachets plastique accrochés sous le guidon du scooter.
14h30.
Nous voilà au studio.
Ordinateur, ampli, ventilateur.
Cheng Wei se chauffe pendant que je le félicite encore de sa première subvention.
« Ça servira à payer la création lumière, et s’il reste un peu de sous,
ce sera pour la location de l’appart’ des filles
à moins que j’arrive à trouver quelque chose de gratuit »
Je souris :
« on verra bien »
Je mets la musique.
Il écoute.
Son corps prend la pulsation.
Il me vient l’idée d’utiliser un des ports de bras de l’oiseau que Wan Chu n’a pas encore appris.
Je lui montre.
Il essaie.
Il rame.
(décidément, ces ports de bras sont bien plus difficiles à intégrer que je ne l’imaginais).
En le voyant faire, je me dis que ça serait intéressant de refaire tout ça en marchant.
Je lui laisse fixer le rythme et on cale ensemble les comptes.
À partir de là, comme pour les autres fois, je laisse faire mon imagination.
Il se retrouve presque à lointain jardin ?
Idéal pour une traversée en fond de scène avec les ports de bras.
puis la variation des jeunes que je modifie un peu.
Ça fait déjà pas mal de choses pour une première séance de boulot.
Il y a beaucoup de changement d’énergie,
des comptes un peu pervers (comme je sais si bien faire).
Sa mémoire est pleine, son corps fatigue un peu et ma créativité se tarit.
On n’avance pas plus.
On fait tourner la chose.
Il n’est pas encore précis partout.
Mais je ne l’ai pas vraiment été non plus quand j’ai pondu tout ça.
On reverra l’ensemble en détail à la prochaine répèt’.
Je lui dis que,
aussi petit qu’il soit,
ce studio est béni des Dieux,
et aussi bien lui que moi y avons trouvé une sacrée inspiration …
« I agree »
17h,
on filme.
Je regarderai tout ça à tête reposée ce soir.
« où aller voir le soleil se coucher ? »




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