Création franco-taïwanaise de Claude Aymon et Cheng Wei Huang

pour les deux compagnies c2a et WeiDanceCompany,

In Wei est une vision croisée des deux chorégraphes

sur sur ces aspects qui séparent l’est de l’ouest, l’Asie de l’Europe.

Après avoir travaillé chacun dans le pays de l’autre,

ils ont décidé de parler de tout ça par le langage qu’ils ont en commun, celui du corps.

Les danseurs des deux compagnies ont travaillé tour à tour avec les deux chorégraphes

à la fois en France et à Taïwan,

avec une première taïwanaise à Kaohsiung en août 2016 et une première française à la Toussaint.

lundi 2 mai 2016

05/04/16 - 1 - Taïwan 1e partie - Jour 10 - premiers pas d'In Wei dans un studio taïwanais

Un démarrage au ralenti, 
tout va bien plus vite que prévu, 
le plaisir de retravailler ensemble, 
danser «  In Wei » à Taiwan, enfin ... 





Mardi 5 avril, 

Satané chiffre trois. 
Je me réveille trois fois cette nuit. 
La première à 3h où les trois coqs ont repris leur joute vocale. 
(je me suis déshabitué … Dommage)

La seconde vers 7h mais ça n'a pas trop duré.

La troisième, environ deux heures plus tard.
Forcément, je ne suis  approximativement que l'ombre de l'ombre de moi-même quand j’ouvre l’oeil cette fois-là.
Il me faudra beaucoup d'énergie (et une envie certaine de respecter le planning)
pour m'extirper tant bien que mal du lit vers 9h30.

Petit déjeuner.
Les viennoiseries achetées au Family Mart hier ne valent vraiment pas celles de la boulangerie.
J'écoute vaguement France Infos,
les nouvelles ne sont pas bonnes
mais ça me paraît tellement loin …

Il est 10h30 quand je décide de continuer d'écrire des articles pour le blog.
Les idées viennent, 
lentement.
Mon cerveau comme mon corps sont au ralenti.
Je sens que l'envie certaine d'il y a deux heures devient une idée folle.
Message à Cheng Wei, adieu au planning,
je ne serai pas là à 12h30 mais plutôt à 12h50.
« no problem »

11h10.
Je passe sous la douche.
Cette fois-ci, l'eau chaude vient plus rapidement
mais il n'y a plus d'eau froide,
décidément …
Je fais le plus vite possible 
(comme les autres fois, mais cette fois-ci pour éviter de m'ébouillanter).
Je prépare mes affaires.
Cette histoire d'eau froide me travaille.
Je vais aux toilettes,
tire la chasse d'eau …
Plus d'eau.
Ça ne va pas être simple.

On verra ça ce soir.

11h35.
Je ferme l'appartement.



Je traverse les cours tranquillement.
Pour une fois, j'ai regardé à quelle heure passait le bus avant d'être à l'arrêt.
J'ai 4 mn.
Nous sommes donc le jour où l’on honore les anciens,
un jour férié.
Le lycée est plus calme mais il y a quand même des ouvriers,
et aussi un autre groupe de jeunes qui répètent une danse.
Qu'est-ce que ça danse ici quand même !!
Je croise aussi une ou deux voitures 
et des gens qui sortent des bureaux.
Je me demande s'il y a vraiment un jour les gens s'arrêtent de travailler ici.

11h40.
Le 51 est là.
Tout s'enchaîne à la perfection,
le premier métro,
le second,
ça va vite,
plus vite que prévu.
Je vais presque être à l'heure finalement, 
je préviens à nouveau Cheng Wei.

Fong Shan West.
Il fait bien plus chaud aujourd'hui,
je vois sur mon téléphone que Cheng Wei n'a pas lu mon dernier message.
Tant pis,
rien ne presse.
Je m'assois sur un petit muret comme d'habitude,
et je regarde les gens.

Malgré la chaleur, je suis un des seuls qui soit en short et en chemise.
La plupart des gens portent une veste,
il y a ce jeune qui sort du sport avec ce short par dessus son collant,


c'est la grande mode à Taipei, 
cela vient de Séoul ou de Tokyo (ou des deux peut-être).
Je transpire rien qu'à le voir …

12h45,
le scooter arrive.
Pendant qu'il me tend mon casque, je scrute son visage.
Il est bizarre :
« How are you ?
- I'm fine »
Je connais ce ton évasif,
il n'est pas bien et si je n'insiste pas, il n'en parlera pas, 
même s'il en crève d'envie.

En route vers le petit studio.
Les boutiques animées de Fong Shan,
le pont régulé par un feu où les deux roues et les voitures ne passent pas au même moment,
le bar à thé où on vend du « bubble tea »,
on tourne à droite au grand bâtiment gris.

Alors le « bubble tea », c'est une spécialité taïwanaise relativement récente.
C'est une boisson fraîche à base de thé ou(et) de jus de fruits 
dans laquelle sont trempées des perles de tapioca brun.
Les « bulles » sont légèrement sucrées, un peu caoutchouteuses et assez nourrissantes.
Élise n'avait pas aimé quand on lui avait fait goûter il y a deux ans.
Je n’en boirais pas tous les jours mais ma foi, de temps en temps je ne dis pas non.
Dans ce bar à thé, il y a quatre ou cinq sortes de perles, toutes de couleurs différentes 
et elles sont faites maison.
En ce jour férié, il y a une queue d’au moins vingt-cinq mètres.

Cheng Wei me demande si je veux m'arrêter,
il est déjà tard,
une autre fois.

« I’m thirsty »
Ok, je n'avais pas compris le message.
Il faut qu'on s'arrête et qu'on parle avant d'aller bosser.
C'est ce qu'on fait dans cet autre bar à thé, un peu plus loin sur la route, juste à côté du studio.



La vendeuse nous accueille avec la boisson du jour (et bien-sûr un large sourire).
Je ne sais plus ce que c'est 
mais je sais que c'est ce que j'ai choisi en demandant à ce qu'il y ait moins de sucre
(car ici il y a cinq quantités de sucre possibles, idem pour les glaçons).
Cheng Wei entame la conversation, et le « Fa gouo » arrive ...
Ils parlent de moi.
Fa gouo - 法國 -
ça veut dire France en mandarin.
Je souris.

Avant de remonter sur le scooter, on commence à déguster nos boissons.
C'est vrai qu'il fait particulièrement chaud aujourd'hui.
Cheng Wei se lâche.
« I have a strange feeling ».
Nous y voilà.
Il me décrit ce qu'il ressent.
On y est.
Ce sentiment bizarre d'après la création,
quand ton cerveau ne comprend pas pourquoi il n'a plus autant de choses à penser en même temps,
quand la petite angoisse (parfois pas si petite que ça) qui s'est installée juste au dessus de l'estomac, a subitement disparu,
ou pire, quand elle est encore là mais juste par habitude, sans aucune raison.
Ce jour-là, tu as envie de crier à la terre entière 
« Hé, j'ai fait un spectacle ! Oui ! Moi ! Et ça s'est vachement bien passé ! »
La terre devrait s'être arrêté de tourner, 
tout le monde devrait être heureux pour toi mais en fait tout le monde s'en fout.

Cheng Wei traverse le fameux grand vide,
celui que je lui avais prédit hier matin.

Le petit studio.
Cheng Wei gare son scooter et récupère les clés sous le compteur électrique.
En fait, ce ne sont pas des clés, 
c'est juste l'interrupteur qui gère l’ouverture du portail.
Tout est ouvert.
Pas sûr que l'on puisse laisser les choses comme ça en France …


Donc aujourd'hui au programme, 
le sol que je m'étais inventé il y a sept semaines.
Tant de choses se sont passées depuis.
J'ai quasiment tout oublié.

J'allume l'ordinateur.
Nous regardons la vidéo en sirotant nos thés.
Schizophrénie certaine.
Nous connaissons bien ce bonhomme là sur l'écran.
Il est un peu gros mais danse plutôt bien.
Il traverse une danse qu'il va falloir s'approprier avec ces comptes pervers 
et ces passages où les abdos sont mis à rude épreuve.
Je râle contre lui et contre le chorégraphe.
C'est quoi ces idées à la …
Cheng Wei rit.

Après un vague échauffement, on se lance.
Le déchiffrage finira de nous mettre en route.

On est bien.
Lui parce qu’il est redevenu « seulement danseur » et c’est tellement reposant.
Moi parce qu’enfin, je ne suis plus seul à travailler sur ce projet.
En plus, le fait que j'ai presque tout oublié fait nous met presque au même niveau.
J’oublie autant que lui
et je n'ai pas à avoir cette patience nécessaire au temps de la transmission,
quand toi tu sais où tu veux en venir alors que l'interprète commence à peine la route, 
ou en prend une autre ...

Comme il y a deux ans, on travaille vite, on se plante souvent, on rit.
On ne danse pas exactement de la même manière mais on est vraiment connecté.

À 16h,
on a fini le duo,
je pensais que ça prendrait plus de temps.
Je me demande si j'attaque autre chose 
(sans trop savoir quoi, dans la mesure où je n'ai toujours pas commencé la musique de son solo) 
Cheng Wei me fait comprendre qu'il est à saturation de ce qu'il peut apprendre.
C’est très bien comme ça.
On filme.

Il y a bien sûr quelques ratés.
De son côté comme du mien …


Mais au bout de quelques prises, on trouve des automatismes,
on retrouve ces petites choses qui font que l'on sait quand et comment l'autre démarre,
on sent les endroits qui sont fragiles,
aussi bien pour l'un que pour l'autre,
et on se soutient.
Le travail en duo de la Septième Nuit revient.



On s'arrête donc après l'enregistrement.

Je vais avoir le temps d'aller voir le soleil se coucher.
Il faut que Cheng Wei me dépose à Fong Shan West ou une autre station de la ligne de métro,
et je serai à Sizhiwan dans 20 minutes au plus tard.
Je lui demande s'il peut me lâcher en route en rentrant chez lui ...
Évidemment,
Il ne voit pas la soirée du même oeil ...


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