Création franco-taïwanaise de Claude Aymon et Cheng Wei Huang

pour les deux compagnies c2a et WeiDanceCompany,

In Wei est une vision croisée des deux chorégraphes

sur sur ces aspects qui séparent l’est de l’ouest, l’Asie de l’Europe.

Après avoir travaillé chacun dans le pays de l’autre,

ils ont décidé de parler de tout ça par le langage qu’ils ont en commun, celui du corps.

Les danseurs des deux compagnies ont travaillé tour à tour avec les deux chorégraphes

à la fois en France et à Taïwan,

avec une première taïwanaise à Kaohsiung en août 2016 et une première française à la Toussaint.

mercredi 15 juin 2016

12/04/16 - 1 - Taiwan 1e partie - Jour 17 - encore un dernier jour

D'autres « au revoir » à Tsoying,  
des rencontres surprise,  
les solos qui prennent forme
la grande séparation en sursis.





Mardi 12 avril,  

Je ne regarde pas l’heure quand j’ouvre l’oeil,
mais par la fenêtre, je vois qu’il fait gris.
J’entends déjà la soeur de Cheng Wei qui s’agite dans la cuisine.
Pas le courage d’aller dire bonjour,
je prends le temps de me réveiller, doucement, en pensant à ce qui arrive.

C’est le dernier jour,
et j’ai la sensation que les choses commencent à peine.

Une fois que je suis un peu mieux réveillé,
je consigne dans mon carnet tout ce qui m’est arrivé depuis mon retour de Taipei.
Une fidèle lectrice du blog m’a dit son impatience de voir ce qu’est devenu l’oiseau,
il va falloir attendre encore un peu …
C’est vrai que j’ai pris du retard.
J’aurais préféré mettre le plus d’articles possibles en ligne tant que je suis sur l’île.
En France, j’aurais encore moins de temps 
et puis les souvenirs s’estomperont (ou s’enjoliveront …).
Cela dit, c’est aussi un agréable moyen de les revivre.


8h45,
je passe sous la douche et je vais réveiller Cheng Wei.
C’est peut-être comme ça quand on a un petit frère.
Le temps a l’air de se lever,
on pourra peut-être caresser l’espoir d’un dernier coucher de soleil ?



« Coffee is served »
Cheng Wei débarque dans la chambre avec les deux tasses sur un plateau.
Il ouvre la fenêtre et fume une cigarette alors qu’il est encore bien endormi.
Je lui dis que j’aimerais ne pas trop tarder.
Il faut que je rentre à Tsoying, 
je n’ai plus d’affaires pour la répèt de cet après-midi et il faut que je fasse mes bagages 
pour qu’on les récupère ce soir.
Il réfléchit.
La voiture de son père est disponible.
Il me ramènera à Tsoying en voiture.

Je lui parle du coucher de soleil,
mais aussi du thé que j’aimerais ramener,
et encore des sandales qui, bien qu’ayant survécu à la pluie, 
commencent à donner de sérieux signes de faiblesse, 
j’aimerais bien en trouver des neuves.

« On fera ça ce soir »

J’en doute un peu.
Je sais que les magasins ferment tard,
mais quand même …

9h30,
nous quittons la maison et une demi-heure après, il me laisse à Tsoying.

Je me lave les cheveux et me pose un moment, 
le temps d’organiser les deux bonnes heures qui me restent avant de repartir répéter.
Quoi faire en premier ?

Je mets toutes les fringues dans la chambre,
transfère les vidéos d’hier,
fabrique une fin pour la musique de Cheng Wei 
(je n’en suis pas convaincu mais ça ira pour la répèt’ d’aujourd’hui)
et puis, j’avance un peu sur ce satané blog.

Il est déjà 12h30.
Il faut que je descende et je n’ai même pas commencé à remplir mon gros sac.
Tout ça va bien trop vite.
Il aurait fallu que je prenne le vol du soir,
ça m’aurait laissé la journée pour faire tranquillement tout ça,
mais c’était beaucoup plus cher.
Ah si j’étais riche …
(d’ailleurs si j’étais riche, je serai peut-être même resté une semaine de plus).

Je descends à 12h45 et je croise Ally.
Surprise.
On ne s’y attendait ni l’un ni l’autre.
Aujourd’hui, j’aurais dû partir plus tôt et ne pas la croiser,
c’est pour ça que l’on s’était dit au revoir au Lighthouse l’autre soir
Il y a aussi Hsin Yu qui était au restaurant avec elle.
Ally a amené de l’ananas.
On se partage les tranches en tentant de discuter,
Hsin Yu traduit quand ça devient difficile.
Je leur annonce que je pars ce soir.
Hsin Yu se décompose,
Ally me prend dans ses bras.
Ça ne va pas être simple.

Un invité surprise arrive dans le bureau.
Ren Haur,
c’est un photographe.
Il suit beaucoup de compagnies de danse et de théâtre dans le pays 
et il répond toujours présent aux commandes de Su Ling.
C’est lui qui avait les superbes clichés de ma première pièce.


Chin-Wen nous rejoint aussi.
Comme d’habitude, elle rit quand elle me voit.
Elle va à son bureau, et revient avec une enveloppe.
« for the classes »
C’est agréable de ne rien avoir à demander.
Je lui rappelle qu’il y a le jour où je suis parti trop tôt.
« I know I know … »
Efficacité.
« when are you leaving ?
- tomorrow
- oooh »
Hsin Yu me demande :
« when do you come back ? »
Je leur explique la création du mois d’août,
que je devrais arriver courant juillet mais que je serai probablement très occupé.
« Je ferai de mon mieux pour rester le plus longtemps après les spectacles »
Ils sourient.

Je regarde à quelle heure passe le prochain bus,
je viens d’en rater un …
Plus rien jusqu’à 13h30.
Je peux prendre le temps de dire au revoir à tout le monde.

On fait une ou deux photos avec Ally 
La première avec Chin-Wen



une autre avec Ren-Haur (et Hsin-Yu qui s’incruste avec sa discrétion légendaire)



Je la serre une dernière fois dans mes bras 
et quitte, une fois de plus à regret, la salle des profs.
Alors que je m’apprête à pousser la porte principale,
j’entends des voix de gamins dans le théâtre du lycée.
Je m’approche,
ce sont les 3e année qui sont avec Su Ling.
Je leur dis au revoir de loin.
Ils ne réalisent pas que c’est peut-être la dernière fois qu’ils me voient.
Su Ling me demande à quelle heure est mon train.
« Non, je m’en vais pour de bon cette fois,
mon avion est à 9h demain matin, je repasserai déposer les clés du studio ce soir »
Sans me regarder, elle me donne des coups sur l’épaule comme si j’avais fait une bêtise.
Je sais ce que ça veut dire …

Elle se ressaisit, 
et reprend son rôle de patronne intraitable pour expliquer aux petits que je m’en vais.
Cris.
Je ne regarde pas les filles,
je sais déjà ce qui se passe.
Je quitte le théâtre la gorge serrée.
Je ne veux pas me retourner mais je sens une présence :
Chung Fu, un des lycéens, est venu à la porte du théâtre,
il me dit au revoir en secouant fébrilement sa main, tant qu’il peut me voir.

Comme chaque année, c’est bien rude …
S’il n’y avait pas eu Su Ling, je serais probablement resté un peu avec eux,
mais ça n’aurait qu’encore plus difficile de partir après.



À 13h30,
le 51A est à l’heure.
Le chauffeur m’accueille en souriant,
le temps que je passe devant le lecteur ma ma carte sans contact,
il me dit « Goulafelou ! »
Je cherche …
Je lui réponds.
« Good afternoon sir ! »
Il démarre.

Zuoying.
Sur les quais de la station de métro, 
il y a des petits écrans télé où défilent des pubs et des informations culturelles,
il y a la présentation du Songe d’une nuit d’été du Ballet de Genève,
ils seront là la semaine prochaine,
ils ont bien de la chance.
Et cette version est chorégraphiée par …
Michel Kéléménis,
ça me fait penser que je n’ai pas eu de nouvelles de KLAP depuis février,
il faudra que je les relance en rentrant.

J’ai une place assise dans le métro,
j’en profite pour écrire tout ce je suis en train de vous raconter.

Formosa boulevard,
il n’est pas encore 14h.
Je suis à l’heure.
C’est étonnant de voir à quel point ici, je flippe sur mes retards,
moi qui ne suis pas un monstre de ponctualité en France.
En plus, au bout du compte, c’est plus souvent moi qui les attends.
Wan Chu et Cheng Wei prennent leur temps,
et encore plus depuis qu’ils m’ont vu vivre en France.
Ils ont bien raison.

Wan Chu arrive,
et quand elle me voit,
elle se décompose,
« I forgot your helmet »
Elle fait traîner la dernière syllabe comme une petite fille (encore !) qui aurait perdu un jouet.
J’éclate de rire.
Elle repart chez elle chercher le casque.
Je m’installe à l’ombre près du commissariat.
On va finir tard aujourd’hui,
pas de coucher de soleil …

Que vous dire sur la répétition,
si ce n’est qu’elle a ressemblé à celle de la veille.
Les deux compères ont bossé comme des fous sur leurs solos.

Wan Chu se libère peu à peu.
Il y a encore du travail à faire de ce côté-là.
Pour le reste, des modifications seront sûrement nécessaires 
quand j’aurai écrit la pièce pour six.
Pour le moment, l’oiseau s’arrête là. 
Les trois danseurs savent tout ce que je peux leur transmettre,
et je ne peux plus avancer tant que tout les deux françaises n’en sont pas au même point. 
La suite en juillet.

Comme hier, Wan Chu part la première.
Mais aujourd’hui, on filme.



Je m’apprête à lui dire au revoir,
elle me dit qu’elle sera là demain matin.
On prendra le métro ensemble.

Être à 6h30, à la station Sanduo,
alors qu’elle pourrait être tranquillement chez elle, 
à dormir, boire du thé ou profiter de Jim …
J’ai vraiment des amis ici.

Quant à Cheng Wei, 
à priori, l’écriture de son solo est fini.
Il précise, affine, s’approprie.
On filme aussi et on laissera reposer jusqu’à juillet.
D’ici là, j’y jetterai forcément un oeil ou deux, et peut-être que des idées me viendront, 
me connaissant, j’accélèrerai sûrement certaines choses.
Peut-être aussi qu’au moment de la reprise, en fonction de ce que son corps en aura gardé, 
nous changerons des choses.



On quitte le studio à la nuit tombée,
de la nostalgie plein les corps.
Tout est dans la boîte, 
le prologue, l’oiseau et le solo de Cheng Wei que je ne comptais pas finir si vite.
Ils peuvent oublier, nous avons de multiples traces de tout ça.

Les « au revoir » sont en sursis,
ce sera pour demain matin …
D’ici, il me reste à acheter du thé, 
à faire mes affaires,
et à savourer cette dernière soirée avec mon presque petit frère.



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