Création franco-taïwanaise de Claude Aymon et Cheng Wei Huang

pour les deux compagnies c2a et WeiDanceCompany,

In Wei est une vision croisée des deux chorégraphes

sur sur ces aspects qui séparent l’est de l’ouest, l’Asie de l’Europe.

Après avoir travaillé chacun dans le pays de l’autre,

ils ont décidé de parler de tout ça par le langage qu’ils ont en commun, celui du corps.

Les danseurs des deux compagnies ont travaillé tour à tour avec les deux chorégraphes

à la fois en France et à Taïwan,

avec une première taïwanaise à Kaohsiung en août 2016 et une première française à la Toussaint.

dimanche 31 juillet 2016

18/07/16 - Taiwan 2e partie - Jour 4 - un lundi au ralenti

Passage à Tsoying,  
parler de l'Europe avec Su Ling,   
revoir en vitesse les petits,  
démarrer très lentement avec Cheng Wei 









Lundi 18 juillet, 

Premier oeil ouvert à 5h,
mais ça n’était pas vraiment raisonnable
(même si j’aurais bien aimé avoir l’énergie de monter sur le toit pour voir où se lève le soleil).

9h29,
je me dis qu’après tout cinq minutes de sommeil de plus ne seront pas superflues,
et je me réveille à 11h30.

Là, je n’ai plus le choix.
Je saute sous la douche et fais l’impasse sur le petit-déjeuner,
le déjeuner fera l’affaire.

Je vide mon sac vert et le remplit pour les options du jour.
De quoi faire une répétition avec Cheng Wei,
(si je dois enchaîner directement avec mon rendez-vous de ce matin),
de quoi assurer un cours intempestif,
(si Su Ling, mon rendez-vous du matin, me le demande)
les carnets de note,
la carte de transport.

J’ouvre la fenêtre,
la chaleur de midi va être particulièrement lourde.
Il faut que je trouve le tee-shirt le plus large possible.

12h30,
je sors de l’immeuble sous un soleil de plomb.
Il y a une meute d’uniformes blancs.
Ce sont les jeunes du lycée de garçons de Kaohsiung qui est juste derrière l’appart’.
(oui, ici, il reste quelques établissements publics non mixtes, 
et selon Cheng Wei c’est un des meilleurs de la ville)

Kaohsiung Main Station,
je m’engouffre dans l’environnement climatisé du métro.
Houyi,
Aozhidi,
le nom des stations de métro ne m’émerveille pas autant que certaines autres fois,
la rupture européenne n’a pas été assez longue.

Tsoying,
je m’achète un jus d’orange 
et un de ces fameux drôles de sandwiches japonais fourrés au riz et à la viande.
le tout entouré d’une feuille d’algues.
Je vais avaler tout ça dehors.
Le terre-plein goudronné qui sépare la bouche de métro de l’arrêt de bus est désert.
Tout le monde est caché dans les coins ombragés.
Je fais comme tout le monde.
J’engloutis mon déjeuner à l’ombre d’un des rares arbres.

13h,
je prends le bus, presque vide, dont j’apprécie aussi la climatisation.
En descendant devant le lycée, j’ose dire merci en chinois au chauffeur
(et n’en suis pas peu fier).
Je passe l’entrée du lycée.
Le sourire du gardien,
les cours,
les étangs aux nénuphars,
tout est si calme.
Je pense à la France et à ce qui s’y passe …

J’ouvre la porte et déclenche le petit carillon,
je souris devant le patio et me dirige vers la salle des profs.
Su Ling est là,
toute seule à son bureau.
Absorbée par son boulot, elle n’a pas entendu la porte s’ouvrir.
Je tape contre la vitre.

Elle lève la tête,
esquisse un sourire et vient à ma rencontre.
« Who is this guy ?
He looks like another one I know but much younger ! »
Elle paraphrase la blague que j’avais fait l’an dernier :
quand je l’avais revue, je lui avais dit
« I think I know that lady over there »
On rit.
« Qu’est-ce que tu as fait à tes cheveux ? 
- Ben j’ai tout coupé, il fait chaud,
je voulais changer de tête
et puis il faut bien que je fasse plaisir à ma mère de temps en temps, 
elle m’aime bien comme ça 
- moi aussi ! »
Elle passe sa main sur mon crâne.

On va s’asseoir autour de la table basse sur laquelle trône la théière.
Elle, dans son fauteuil juste en face de la bouilloire, moi, sur le canapé.
On parle de l’actualité.
« tu devrais trouver un autre endroit pour vivre »
Les phrases sibyllines de Su Ling.
Elle me dit de partir de chez moi, mais pas de venir ici.
Je ne peux qu’être d’accord avec elle, vue la violence de la situation.
On en avait déjà parlé en avril mais là …
« dans la tradition chinoise on dit que la violence ne soigne pas la violence,
mais … il faudrait quand même faire quelque chose !
- oui mais quoi … »

Elle me sert du thé.

Alors ici, l’attraction du moment,
c’est une histoire de russes qui ont procédé à un pillage en règles des distributeurs automatiques après qu’un hacker a trouvé une faille dans le système de sécurité.
Des centaines de milliers d’euros détournés par des commandos visiblement très organisés.
Bon, 
le problème a été réglé en un week-end.
Les banques ont perdu une petite partie de la somme qui s’est envolé avant que les aéroports soient bloqués, mais le reste est retourné dans les coffres.
Puisqu’elle me parle de russes, on en vient à l’Euro ...
Elle ne comprend pas … Moi non plus.
Plus que jamais, l’Europe n’est pas belle à voir ces temps-ci.

Pour les cours, elle n’a pas fait de planning, 
elle n’a pas eu le temps,
mais elle pense me confier les gamins le temps de quelques cours.
« give me your planning »
Je lui donne mes disponibilités,
elle préfère savoir quand est-ce que je bosse,
question de point de vue.
Je lui traduis de vive voix, ce que j’avais écris en négatif,
elle note.
Ils partent en Corée mardi soir.
Elle me fera une proposition en rentrant.

« tu serais arrivé cinq minutes plus tôt, tu aurais vu tous les gamins avec leurs valises,
là ils sont en cours dans les grands studios ….
J’ai deux ou trois trucs à faire,
va jeter un oeil ! »

Elle se lève et se dirige vers le bureau du fond.
Je me dirige donc vers les studios.
Personne au théâtre.
Dans le grand studio du bas, il y a Kuo Chan Wang,
un prof et chorégraphe qui a beaucoup bossé avec Frédéric Flamand, notamment à Marseille.
Il me salue en français :
« comment ça va ? »
La France lui manque …
Je ne suis pas sûr qu’il l’aimerait tant s’il y retournait aujourd’hui.

Kuo Chan donne un cours aux nouveaux 3e année que je connais bien.
Ils me sourient, me font des signes de la main.
La classe est plus importante que prévue :
des anciens de l’école (les fraîchement diplômés) sont venus prendre le cours pendant leurs « vacances » ...
Ils sont incroyables.

En repartant vers les bureaux, je jette un oeil sur le site des bus,
le prochain 51 B passe à 14h20.
Je vais tenter de l’avoir.

Je repasse à la salle des profs,
Su Ling est toujours dans le bureau du fond,
ses sandales sont devant la porte.
Je vais la voir, lui souhaite bon voyage.
On se recontacte quand elle rentre.

Je retraverse les cours pour arriver à la fameuse grille qui m’a posé tant de soucis au printemps dernier.
Je salue le gardien 
« Chié Chièè Bye Bye »
et à 14h20 … Le bus est là.

Pendant que l’on se rapproche du métro,
j’envoie un message à Cheng Wei pour qu’il me récupère à Fong Shan West vers 16h30 :

« on se retrouve à 16h30 ? Plus tard
- XD … 4:30 ça va … si on ne répète pas, ça sera (finalement !) un jour off pour moi
- Ah … Je vois
- Tu préfères que l'on travaille plus demain ?
Et que l'on ne travaille pas aujourd'hui ?
- Je suis en train de travailler là … »
Il m'envoie une photo de lui préparant un envoi d'affiches.
« Ok, alors dis-moi FRANCHEMENT
tu préfères ne pas bosser aujourd'hui et avoir une grosse répèt' demain ?
- XD … Oui
- Tu vois 
Ça n'est pas si compliqué ! » 

Cette manière, toute taïwanaise, de me dire les choses.
Ces XD (qui signifient qu'il rit) qui ponctuent toutes les phrases 

Bref, il est occupé et nase,
on travaillera plus demain,
mais on se voit ce soir pour l'eau chaude 
et puis juste pour se voir.

Zuoying,
je prends le métro.
Je m’arrêterai donc à la gare.
Fin de l’univers climatisé,
33 degrés à l’ombre dehors,
toujours 30 degrés dans l’appartement.
Je ferme la fenêtre, mets la clim’ et m’étends sur le sofa,
histoire de réfléchir un peu à ...
Je suis réveillé par la pluie.
Un bon gros orage tropical, venu de nulle part,
et qui ne va même pas rester assez longtemps pour baisser la température.
Il va juste anéantir toute idée raisonnable d’aller à Sizhiwan voir le coucher de soleil.
J’ai dormi un peu moins de deux heures à l’insu de mon plein gré.

Puisque j’ai l’oeil ouvert et le cerveau à peu près vif, 
je consigne enfin tout ce qui m’est arrivé depuis que j’ai laissé mon chez moi
en commençant par le plus frais dans mon esprit
(c’est à dire ce que vous lisez là, juste maintenant)

Je relance Cheng Wei sur la bouilloire,
sans thé le matin, c’est vraiment rude de mettre un pied dehors.
Il passe vers 21h.

Discussion.
Il sature un peu de tout et il a du mal à se relancer dans la création proprement dite.
J’ai l’impression de m’entendre penser quand je suis rentré chez moi mi-avril.
L’ambiance européenne n’était donc pas la seule raison à ma lenteur au redémarrage :
la distance entre nous, les difficultés matérielles et administratives …
Il y a deux ans, il y avait miss Lin, qui, même si elle nous avait posé bien des problèmes,
s’était occupé de la salle de spectacle, de la promotion et avait des studios de répétition.
De mon côté, j’avais l’aide financière de l’Institut Français ..
Cette année, nous sommes tous les deux, tous seuls en tête de pont, avec nos équipes juste derrière nous, en attente.
Mais au moins, on est deux,
et on s’entend bien.
Il faut juste se relancer (et puis de toute façon, on n’a pas le choix !).
Donc demain, on s’y remet.

On fume, on rit, on se demande comment la suite va se passer,
on parle un peu politique, de ce qui se joue dans la mer de Chine,
de la nouvelle présidente,
il part vers 23h.
Je descends au Seven Eleven pour trouver un truc à grignoter,
hélas, tout le monde est visiblement passé avant moi.
Il ne reste qu’un hamburger peu appétissant.
Pas grave, j’ai des biscuits …

Pour finir la soirée, 
je continue la consignation de mes souvenirs dans mon carnet neuf 
tout en discutant avec mes amis français.

J’écoute un peu de musique,
Alpha, 
Annie Lennox.
Il est minuit,
le 19 juillet, 
anniversaire de mon amie Silvia.
Les premières notes tellement reconnaissables de « Money can buy it » 
envahissent mon casque,
et dire que nous l’avons dansé ensemble il y a presque 25 ans.
Je m’endors sur la voix suave de l’ancienne chanteuse d’Eurythmics.

Ce 19 juillet,
ça y est, c’est sûr
on s’y remet.




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