Partager une bière sur le toit,
rencontrer une taïwanaise francophone,
retourner boire un verre le soir,
penser encore, et pas à autre chose
18h50,
après une journée bien remplie,
Cheng Wei et moi arrivons sur le toit.
J’ai mon appareil photo et une canette de bière taïwanaise.
En se retournant vers l’ouest,
surprise,
Élise et Marie sont là.
Elles ont suivi mon conseil ...
Le ciel ce soir nous fait un magnifique cadeau,
Les filles conviennent de la beauté du panorama,
sur la moitié de cette ville qu’elles détestent tant.
Cheng Wei regarde un peu la vue,
et replonge dans ses préoccupations.
Il appelle une des chorégraphes dont le spectacle se déroule demain
pour voir si elle peut lui obtenir quatre places.
Les filles viennent me parler.
Marie m’avoue qu’en ce début de séjour, elle a fait une petite dépression,
le mal du pays,
je ne sais pas bien quoi dire.
Il y a tellement de choses qui ont été écrites,
qui ont été dites.
Élise est plongée dans la vue,
et dans ses pensées.
La nuit tombe.
Tout en faisant des photos, j’ouvre la canette de bière
et la partage avec Cheng Wei qui a encore l’esprit ailleurs.
Il vient de raccrocher et il n’y a plus du tout de places pour demain.
Qu’est-ce qu’on va pouvoir faire ?
Il nous faut trouver un lieu de balade accessible en transports en commun,
dont nous pourrions être de retour avant 18h
pour que nous puissions arriver à la librairie à temps.
On cherche.
J’explique aux filles que les spectacles sont complets.
Marie me propose d’aller à Cijin.
Je lui rappelle qu’on y va le lendemain,
Élise lui fait remarquer que ça n’est pas la première fois qu’elle le demande aujourd’hui …
Et pourquoi pas un temple ?
Celui de l’immense Bouddha où il est allé avec Jennifer et Gabriel,
ça faisait partie des balades auxquelles nous avions pensé au début.
L’idée parait bonne.
On en reste là pour le moment,
on verra plus tard si on trouve mieux.
Je dis aux filles que je leur enverrai un message pour fixer le lieu du rendez-vous
et l’heure où l’on se rejoindra.
Cheng Wei reçoit un coup de fil,
sa mère,
l’échange est tendu,
mais il ne nous dira pas ce qui se passe.
19h40,
il faut que je descende prendre une douche
et me changer.
On se dit à demain
et je leur rappelle de guetter mon message.
20h,
je suis en bas de l’immeuble.
Une dame discute avec la voisine qui tient une petite épicerie.
Elle est vietnamienne.
Le gardien arrive, rasé de près,
avec une nouvelle coupe de cheveux.
Il me prend dans ses bras :
« my friend !
- Oh ! c’est vous ? »
La dame qui discutait avec la vietnamienne est sa femme.
C’est avec elle que j’ai rendez-vous.
Je pense que son mari a oublié de lui dire que j’étais noir.
On s’installe sur une petite table.
Le gardien nous amène du cidre.
Conversation pédagogique.
Après m’avoir remercié d’être venu,
elle m’explique un peu pourquoi elle voulait me rencontrer.
Elle est prof de français dans un lycée
et c’est assez compliqué.
Il n’y a pas beaucoup des documents pour travailler,
peu de vidéos pour travailler la conversation,
ou de textes intéressants pour les jeunes lycéens qu’elle a en face d’elle.
Enseigner l’anglais est bien plus facile.
Elle me demande si je pense qu’il vaut mieux commencer par du vocabulaire
ou par l’alphabet.
Je me souviens des livres pour enfant,
je lui dis d’associer l’alphabet au son correspondant et de l’illustrer par un mot,
elle note.
Elle cherche d’autres moyens de rendre les choses plus concrètes pour les jeunes.
Peut-être leur attribuer des prénoms français,
comme le font ses homologues anglais.
Je lui enverrai une sélection à partir du calendrier
comme ça ils pourront aussi célébrer les fêtes.
On imagine aussi des conversations via Skype,
où ils pourraient discuter directement avec moi.
Pourquoi pas ?
Elle me parle un peu de Paris,
où elle est allée il y a vingt ans.
Elle a aussi fait un petit tour dans le sud mais ne s’est pas arrêté à Marseille.
Je lui dis que si elle retourne en France, elle trouvera le pays bien changé,
mais je sens qu’elle aimerait bien revoir le pays quand même …
On parle aussi de Taïwan,
de comment je suis arrivé ici,
de pourquoi j’aime ce pays,
on parle bouffe, forcément,
elle me dit qu’elle m’invitera chez elle,
elle fait d’excellents raviolis.
Cheng Wei se joint à la conversation,
il lui explique en chinois avec plus de détails mes différents séjours ici.
Apparemment il mentionne le fait que je ne gagne pas vraiment ma vie en travaillant ici.
« vous venez ici et vous ne gagnez pas d’argent ? »
Je suis étonné de la question
même si c’est la vérité.
Les années (comme celles-ci) où je dois me payer mon billet,
je perds plus d’argent que je n’en gagne.
Mais humainement et artistiquement, je gagne tellement plus …
On parle du spectacle.
Cheng Wei n’a plus de flyers,
on en ramènera de chez Mini et il en donnera un au gardien.
Ils promettent de venir.
On prend congé après un traditionnel échange de cartes de visite
(il va définitivement falloir que je m’en fasse faire)
et une photo souvenir.
Je remercie le gardien pour le cidre
(il a payé bien avant que je ne réalise quoi que ce soit).
et nous partons pour Mini en faisant un crochet par une boulangerie.
Je teste un pain à l’ananas et à l’oignon vert.
(oui parfois je suis un warrior du goût).
Ce soir, nous sommes assis sur une des petites tables en face du grand comptoir.
Les barmen s’agitent consciencieusement.
Il y a pas mal de monde.
J’en profite pour immortaliser cet instant désormais habituel où dans les centaines de bouteilles, je vois ces deux noms qui me rappellent d’où je viens.
Ricard, Pernod.
Il faudra que j’en parle avec le patron un jour …
J’avais tenté de me faire sponsoriser par Ricard lors de mon premier voyage.
J’attends toujours la réponse …
Comme nous n’avons dîné ni l’un ni l’autre, Cheng Wei sort de son sac des choses à grignoter,
ça me parait bizarre,
(pas sûr que l’on puisse faire ça en France …)
mais j’apprécie assez d’avoir de quoi éponger mon Americano.
Cheng Wei est plus que jamais comme une pile électrique.
Tout ce qui s’est passé ces derniers jours l’attriste,
l’exaspère,
le déconcerte.
Mimi qui lui donne des conseils sur la façon de diriger une compagnie et d’assurer sa fonction de chorégraphe,
elle qui travaille dans une compagnie pour la première fois,
les danseuses qui refusent de danser ce qu’on leur propose,
(je lui avoue que c’est la première fois que je vis ça en trente ans),
Wan Chu qui est si différente et qui ne se rend pas compte,
pas plus que les autres,
de l’impact sur la pièce
(à défaut de penser à ce que cela fait sur nous)
qu’ont tous ces changements de planning de dernière minute,
tous ces coups de sang justifiés ou non,
toute cette énergie pas toujours positive.
Ha Bao arrive.
On lui raconte les derniers événements.
Il a ce regard déconcerté que je vois hélas un peu trop souvent sur son visage ces temps-ci,
quand il voit quelque chose qui ne comprend pas et contre lequel il ne peut rien.
Son cocktail arrive.
Un « Churchill ».
Il me dit que Cheng Wei est très énervé ce soir.
Il ose parler anglais - et avant le deuxième cocktail -
les choses avancent, doucement …
Je lui dis que j’ai peur qu’il faille un autre verre à notre ami, pour qu’il retrouve le sourire, à défaut d’une bonne nouvelle.
On rit,
Cheng Wei sourit,
un peu.
J’avoue à mon ami que je ne lui ai pas tout dit concernant les filles et ce qu’elles avaient dit
mais je n’arrive pas à tout lui dire,
je lui traduis juste les premiers messages d’Élise et Marie
quand elles ne parlent quasiment que de moi.
Il cherche quand est-ce que j’ai été autoritaire et avec qui ?
Je lui rappelle la dernière répétition du projet avec miss Lin où effectivement je m’étais énervé
« but you apologized »
oui, effectivement, je m’étais excusé …
On parle de l’avenir,
quels projets pour après et avec qui ?
Il songe à peut-être travailler avec d’autres danseurs,
le tandem Wan Chu Mimi est tellement difficile à gérer,
je lui dis de prendre le temps de réfléchir,
je sais qu’ils parleront après le spectacle comme ils l’ont fait la dernière fois.
On ne leur a jamais dit les enjeux de ce projet pour lui et sa jeune compagnie,
autant que pour moi.
Pour la suite, il a dans l’idée une pièce qui parlerait d’amour,
de rencontres,
d’amours contrariées,
mais il n’est pas sûr de faire ça tout de suite …
« and you ? »
Oula moi,
je préfère ne pas trop me plonger dans mes envies à venir.
À ce moment précis, je n’ai plus le goût de chorégraphier quoique ce soit.
Je me dis que le dégoût s’estompera,
ça n’est pas la première fois que j’ai envie de tout arrêter,
mais ça n’a jamais été à cause d’événements tels que ceux que l’on vit ces jours-ci.
Et si je continue, la question des interprètes va se poser.
Même si visiblement, quand je fais ce que je fais « d’habitude » tout va bien,
si jamais je veux tenter autre chose,
si jamais je ne veux plus tout montrer au demi temps près,
qu’est-ce qui va se passer ?
et d’ailleurs est-ce que les filles voudront continuer à bosser avec moi ?
On attaque le second cocktail.
Ça y est,
Cheng Wei regarde les filles qui passent et commence à rire à nos blagues.
Ça va mieux,
on va pouvoir rentrer.
De toute façon, il ne faut pas trop traîner car on répète demain
et puis je dois retoucher les photos pour le communiqué de presse
avant de les envoyer à Cheng Wei pour qu’il les transfère à son contact.
Ha Bao reste au Mini,
comme souvent.
Nous rentrons.
Quand j’arrive à l’appart’,
je ne vais surtout pas sur le lit.
Je m’assois devant l’ordinateur et m’occupe des photos.
Je m’endors un peu devant l’écran,
Cheng Wei rectifiera si j’ai fait des bêtises.
23h06,
je reçois un message d’Élise,
elle m’envoie une photo qu’elle a pris sur le toit tout à l’heure.
Un nuage en forme de coeur.
Extinction des feux vers minuit,
la fatigue et les cocktails devraient brider toute insomnie.
Je ne mets pas le réveil,
on verra bien.







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