Création franco-taïwanaise de Claude Aymon et Cheng Wei Huang

pour les deux compagnies c2a et WeiDanceCompany,

In Wei est une vision croisée des deux chorégraphes

sur sur ces aspects qui séparent l’est de l’ouest, l’Asie de l’Europe.

Après avoir travaillé chacun dans le pays de l’autre,

ils ont décidé de parler de tout ça par le langage qu’ils ont en commun, celui du corps.

Les danseurs des deux compagnies ont travaillé tour à tour avec les deux chorégraphes

à la fois en France et à Taïwan,

avec une première taïwanaise à Kaohsiung en août 2016 et une première française à la Toussaint.

dimanche 11 septembre 2016

01/08/16 - Taiwan 3e partie - Jour 5 - Cheng Wei à nouveau aux commandes

L« night life » et les « foreigners »
une autre répétition difficile
dîner à nouveau chez les Huang, 
résoudre des problèmes et faire de la promotion                 









Lundi 1er août,

Ce matin, je ne travaille pas.
Les filles apprennent l’autre danse que Cheng Wei a imaginé pour elles.
Une partie intitulée « night life »

Je ne mets pas donc pas le réveil
mais mon corps a pris son rythme taïwanais.
J’ai les deux yeux bien ouverts un peu après 6h.

Thé,
je mange le reste de viennoiseries dont les filles n’ont pas voulu hier matin,
et j’enchaîne avec mes achats de la boulangerie d’hier soir.
Un peu de montage vidéo,
les cours de Tainan,
et je commence à mettre en place ce qui sera à l’écran pour l’oiseau.

10h10,
Mimi arrive.
Elle vient transmettre la danse de Cheng Wei 
et comme elle prend sa voiture pour pouvoir regagner Tainan le plus vite possible le soir, 
elle passe prendre les filles au passage.
Quand je vois la voiture, j’envoie un message aux filles.
Pour la faire patienter (et je sais à quel point elle déteste attendre …),
je fais un remake de Romeo et Juliette mais inversé.
On s’amuse virtuellement de la situation
jusqu’à ce que j’entende les cris des filles.

Elles se disent bonjour,
la porte claque,
la voiture démarre.
J’envoie un message à Cheng Wei.
« elles arrivent … bonne chance … »
On rit.

10h38,
Mimi m’envoie un message.
Elles sont au studio.
« … et il est encore en retard, ha ha ha 
- et bien comme ça, vous aurez encore plus de temps pour vous chauffer ! … »
Décidément, ce pauvre Cheng Wei n’a droit à aucun écart.

Je prends le bus de 12h,
à l’automatique.
Une demi-heure plus tôt, j’arrête toute activité,
je prends ma douche, remplis mon sac,
et fais la route au radar.
Je suis encore bien fatigué,
mais ça fait du bien de se retrouver seul et de n’avoir à ne s’occuper que de soi.

Ambiance studieuse au studio.
Ça compte, 
ça cherche, 
ça réfléchit.

Dans le « night life », Cheng Wei veut parler de cette vie nocturne qui n’est pas très développée ici en dehors de Taipei.
Il y aura les deux françaises qui dansent 
pendant que nous (les garçons) prenons un verre à l’avant scène.
Scènes de drague,
jusqu’à ce qu’on se lève et que l’on danse tous les quatre.
Il ne sait pas encore s’il va écrire cette danse d’ensemble 
ou si on va juste « simplement » … danser.
Ce qu’il transmet aux filles, 
c’est quelque chose qu’il a fait en composition instantanée sur Link 14,
la musique que j’avais initialement choisie pour mon final
avant de composer un autre « sept temps ».
Heureusement que j’ai changé d’avis sinon nous aurions eu deux musiques en commun.

Comme je vous le disais l’autre jour,
Cheng Wei se sait imprécis quand il transmet ses danses.
Alors il a une fois de plus fait appel à Mimi.
Dans son esprit, pour cette danse, le respect des comptes n’est pas si important.
Il veut voir deux filles qui dansent et deux mecs qui boivent un verre.

Sauf que voilà,
Mimi, qui elle-aussi a des soucis avec ces histoires de compte, 
met un point d’honneur à apprendre, et à retransmettre, très précisément les rythmes.
Les filles prennent bien plus de temps pour ça que pour les mouvements.
Je sais qu’au bout du compte, il leur dira de faire à leur sauce.
Il devrait peut-être leur dire dès à présent
(d’ailleurs, il l’a peut-être déjà fait).

Pour Marie, 
c’est comme à toutes les premières répétitions,
elle panique, doute d’elle-même,
s’affole pour des choses qu’elle a déjà fait tant de fois avec moi,
seulement là, ça n’est pas moi qui suis là, devant.

La danse est marrante à voir.
Je vois que Cheng Wei s’est inspirée d’Élise pour le faire.
Pas tant la Élise danseuse, que celle de la vraie vie,
parfois aguicheuse, souvent pétillante.
D’ailleurs pour elle, ça a l’air plus facile.
Ses années de cabaret, et le plaisir qu’elle a à danser ce genre de danse,
font que, même si forcément elle n’a pas encore tout intégré,
elle s’en sort bien.

Mimi s’applique,
se souvient d’il y a trois jours,
met tout son talent de pédagogue et sa bonne humeur pour que les choses se passent bien.
De temps en temps, je me lève pour préciser des choses que je vois différentes,
comme je l’avais fait quand ils répétaient la pièce de Cheng Wei au printemps.

J’ai la sensation qu’au delà de ses doutes,
Marie n’a pas envie.
Comme hier, elle trouve de fausses excuses à des difficultés :
quand je lui dis que c’est quelque chose qu’elle a déjà fait,
elle me répond
« oui mais les bras sont différents »
C’est sûr on ne peut pas toujours faire « comme d’habitude »…

Les premières répétitions sont toujours difficiles.
Et celles-ci probablement encore plus que les autres car tout le monde doute.
Mimi parce qu’elle ne veut pas que ça se finisse comme vendredi,
Élise et Marie parce qu’elles apprennent une nouvelle chose,
Cheng Wei parce qu’il ne sait pas si ça va marcher,
et je le comprends.
Ce passage de quelque chose qu’on a dans la tête à ce qui va naître sur le corps d’un autre est toujours un peu angoissant.

Il me demande ce que j’en pense.
« I love it »
Cheng Wei est rassuré,
il continue.

On avance plutôt bien.
Quand les filles partent, Mimi et Cheng Wei leur ont transmis toute la chorégraphie 
mais elles ne le savent pas encore.
C'est bien, ça nous laissera du temps pour travailler tout ça
et peut-être prendre du bon temps le soir …

L’après-midi, elles ont quartier libre.
Quant à nous, nous reprenons le travail sur « Foreigners » avec les deux taïwanaises.
Ça se construit doucement.
Les filles travaillent leurs duos, nous les nôtres.
Cheng Wei est danseur et chorégraphe en alternance.
Pas facile.
Et il n'aime pas ça.

La dernière danse d’ensemble est ralentie.
En fait Cheng Wei, qui avait peur que ce soit trop rapide pour moi,
avait dit à Wan Chu et Mimi que cette dernière partie, 
qui est une reprise d’une chose qu’elles dansent un peu plus tôt, 
serait ralentie quand elles le feraient avec moi.
Mais il y a quinze jours quand je l'ai appris, il avait oublié.
Il s'en est rendu compte quand il a entendu Wan Chu en parler à Mimi 
(qui était déjà partie quand je l'ai appris) et savait que ça serait un sujet de discussion aujourd'hui.
Il m'avait donc préparé au fait que les comptes changeraient probablement,
pour faire comme les filles ont appris.

Les choses se passent, hélas, comme il l'avait prévu :
Mimi lui rafraichit la mémoire
et prend un certain plaisir à lui faire se rendre compte de son erreur.
C’est rude.
Surtout devant moi,
heureusement que j'étais au courant avant, 
que je ne suis pas dupe 
et que contrairement à ce qu’elle a l’air de penser,
ça n’est pas si grave.
Mais je sais déjà que la prochaine fois que nous serons seuls,
Cheng Wei me reparlera de ce que nous sommes en train de vivre …

17h
Mimi ne va pas tarder à partir.
Cheng Wei se focalise sur les danses des filles.
J’en profite pour envoyer un message à Élise et Marie.
Je ne veux pas qu’elles s’ennuient 
et le « night market », 
la seule chose qu’elles connaissent ici pour l'instant, n’est pas encore ouvert.
Je sais que le canal devant chez nous, aboutit à la Love River,
un fleuve un peu plus grand dont l’estuaire n’est pas très loin.
Les berges ont été aménagées, 
il y a des bars, et des endroits où m'on peut grignoter,
ça peut être une chouette balade.

Je leur envoie le message.
Pas de réponse.


18h30,
fin de répétition,
les taïwanaises sont au point, nous beaucoup moins.
Comme souvent quand les chorégraphes sont aussi interprètes,
ce sont les parties qu’ils dansent qui sont le moins travaillées.
Il faudrait que l’on prenne du temps pour ça.
Au théâtre peut-être …

« Ok Tonight, we have dinner home
- home ?
- at my parents’ place »

Je suis donc invité à dîner 
pour la seconde fois,
chez la famille Huang.

Wan Chu rentre en scooter,
nous aussi, mais dans la direction opposée.

Quand on arrive chez les Huang, 
il est déjà trop tard.
Ils ont déjà mangé.
Nos bols nous attendent sur la table basse devant la télé,
où trônent toutes les choses que madame Huang espère nous voir engloutir.
Monsieur va remplir nos bols de riz.

On discute un peu.
Cheng Wei est très inquiet parce que les tickets ne se vendent pas.
À part les quelques achats suite à nos actions des samedis, il y a moins de dix billets par soir.
Il y a de quoi flipper.
En même temps, je lui dis que, si c'est comme à Marseille, 
les gens ne réservent pas ou au dernier moment, 
nous avons encore dix jours, il faut rester positif.
On décide, pour se rassurer, d'aller distribuer des flyers dans les endroits où les gens me connaissent et dans des endroits culturels.

On parle aussi des appart'.
Je lui dis que c’est dommage de ne pas avoir plus d’autonomie le matin du fait que l’on n’ait qu’une fontaine à eau.
Les matins de fatigue, 
c’est bien de se retrouver seul au calme parfois.
Le père, qui comprend l’anglais,
se lève,
et revient avec un carton.
C’est une bouilloire.

Je ne comprends pas.

Il la met dans un sachet plastique.
« it’s for you ! »
Je le remercie.

J’envoie un autre message aux françaises.
« Y a quelqu'un ? »
Élise écrit :
« on sort prendre un peu l’air ».
Je leur propose d'essayer la promenade que j'ai décrite dans le message précédent et leur annonce l'arrivée de la fontaine à eau dans leur appartement dans quelques heures.
« ok merci »

Madame Huang s’en va.
C’est l’heure de son cours de danse.
Monsieur en profite pour nous montrer sa collection de cognacs.
Il a une dizaine de flacons de toutes tailles et de toutes formes,
rangée de manière très précise dans un vaisselier.
Même si je ne suis pas du tout un expert en cognac, 
je sens qu’il faut que j’examine chaque bouteille.
Je m’exécute …

Je leur montre où est la ville de Cognac,
par rapport à Bordeaux, à Paris, à Marseille,
à l'Espagne où madame Huang est allée en voyage organisé.

Et à propos d’alcool,
et comme je l’avais prévu,
Cheng Wei veut que l’on passe chez Mini.
Raison officielle : déposer des flyers 
mais je sais bien qu’il a besoin de parler.

Je lui propose de passer d'abord par « Arthur »,
un de nos autres lieux de perdition, 
et de faire aussi ce qu'on avait dit un peu plus tôt dans la soirée,
le tour des lieux culturels encore ouverts à cette heure
(comme par exemple, la librairie Takao où nous étions samedi).

20h45,
nous traversons Fong Shan.

Je suis un peu inquiet,
il est déjà tard et je me demande si ça ne sera pas déjà fermé.
Réflexe d’européen ...
On arrive chez Arthur,
et c’est bien-sûr grand ouvert,
ils ne ferment qu'à 22h.

On parle du spectacle,
donne des flyers,
une des vendeuses viendra vendredi.

Je m'achète une nouvelle pipe,
mon cadeau d'anniversaire.
Et j'en offre une à Cheng Wei.
Une toute petite, 
de celles qui dure aussi longtemps qu'une cigarette.
On prend aussi du tabac et nous partons.

Il est 21h,
heure d’ouverture officielle de Mini.

Je reconnais la route.
On rejoint la voie ferrée,
que l’on longe jusqu’à San Duo 2nd road,
que l'on redescend sur quelques mètres avant de tourner à droite dans des petites rues qui nous font arriver dans le quartier du Cultural Center où se trouve Mini.
On dépose des flyers dans quelques lieux culturels encore ouverts 
et on se gare devant le bar.

Autour d’un cocktail, on reparle de ces premiers jours.
Le rythme d’apprentissage,
les doutes de tous,
les remarques acerbes de Mimi,
qui pense qu’il ne se comporte pas comme un vrai chorégraphe.
Cheng Wei est en colère.
Il estime qu'elle n'est pas compétente pour le juger dans la mesure où, 
contrairement à Wan Chu, elle n’a pas de vrai parcours professionnel.
Comme la plupart des danseurs ici, elle a fait des études de danse,
de l’école primaire à la fac,
puis elle est partie à Toronto pour apprendre d’autres choses,
avant de revenir enseigner.
Pas ou peu de réel travail en compagnie en tant qu'interprète,
encore moins en tant que chorégraphe.
Comment peut-elle savoir comment un « bon » chorégraphe devrait se comporter ?
Si tant est qu’il n’y ait qu’une seule bonne manière …

On parle du planning de la semaine,
le petit studio le matin,
le grand studio l'après-midi,
et éventuellement retour au petit studio le soir si nécessaire.
L'objectif est de rentrer au théâtre en ayant tout appris.
On organise les transferts d'un studio à l'autre.
Il y a la station de métro que j'ai repéré samedi dernier
(Cheng Wei, en bon conducteur de scooter, ne s'en était pas rendu compte)
ça va faire des économies de taxi.
Pour le soir, on verra,
en fonction de qui devra retourner au petit studio.

On partage la note
(il faut bien que ça arrive de temps en temps)
et on repart, 
requinqué de cette discussion de soutien mutuel.
On va y arriver.
Et ça sera bien,
forcément.

Retour à Hebei Road.
Je monte à mon appart,
Cheng vient récupérer la fontaine à eau et la dépose chez les filles en repartant.

Demain, on attaque une semaine bien chargée,
mais avec le passage dans un plus grand studio, tout va s’éclaircir.
Ça sera bien.
Assurément.

J’envoie un message aux filles.
Demain on part plus tôt.
Le bus est à 10h.
Je leur demande si elles ont bien réceptionné la fontaine et leur souhaite de passer enfin une bonne nuit.

Marie me répond :
« En ce qui me concerne, je ne pense pas pouvoir fermer l’oeil tant que je n’ai pas dit ce que j’ai sur le coeur »

Il est presque minuit.
Je devrais aller me coucher.
J’attends la réponse.



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