Création franco-taïwanaise de Claude Aymon et Cheng Wei Huang

pour les deux compagnies c2a et WeiDanceCompany,

In Wei est une vision croisée des deux chorégraphes

sur sur ces aspects qui séparent l’est de l’ouest, l’Asie de l’Europe.

Après avoir travaillé chacun dans le pays de l’autre,

ils ont décidé de parler de tout ça par le langage qu’ils ont en commun, celui du corps.

Les danseurs des deux compagnies ont travaillé tour à tour avec les deux chorégraphes

à la fois en France et à Taïwan,

avec une première taïwanaise à Kaohsiung en août 2016 et une première française à la Toussaint.

mardi 9 août 2016

22/07/16 - 1 - Taiwan 2e partie - Jour 8 - the bride is back

Le retour de la jeune mariée,  
le prologue qui avance, 
l'inquiétude de Cheng Wei, 
fermer le studio seul, pour la première fois                








Vendredi 22 juillet, 

5h45,
presque comme hier.
Mais cette fois-ci, je me rendors.

6h30,
réveil difficile …
Dommage la journée va être chargée.

Les rituels,
petit déjeuner au thé vert,
biscuits, 
radio,
sur France Inter, il y a une émission psychologico-philosophique où on enfonce des portes ouvertes.
Le thème : le rapport au corps.
On y énonce tout un tas de choses parfaitement discutables,
dont certaines que les invités considèrent comme universelles alors qu’elles ne le sont pas.
« de nos jours, le travailleur ne se sert plus de son corps … »
Petite pensée à tous ceux qui fabriquent encore des choses de leurs mains,
ceux qui transportent,
ceux qui créent …

Je rédige un article sur l’ordinateur 
tout en gardant un oeil sur la page du site des transports en commun de Kaohsiung.
Depuis le faux départ du premier jour, j’ai toujours peur d’être en retard.

9h30,
douche,
je prépare mon sac,
téléphone et lunettes dans la poche en bas à droite,
les clés dans la poche juste au dessus 
(mais pour l’instant dans la main pour fermer les portes et appeler l’ascenseur),
pipe et tabac dans la poche en bas à gauche,
carte de transports dans la main gauche plongée dans la dernière poche disponible.

9h50,
je sors de l’immeuble avec mon casque sur la tête,
ABC, « the look of love », encore,
je marche quasiment en rythme,
et me retrouve avec un peu plus de cinq minutes d’avance à l’arrêt toujours aussi ensoleillé.

10h,
un jeune homme sort de l’alcôve de l’autre côté de la rue
et vient attendre à l’arrêt.

10h03,
le bus, à l’heure …

Je passe ma carte devant le lecteur 
et m’avance d’un pas décidé vers le fond du bus quand j’entends une voix derrière moi.
C’est le chauffeur.
J’enlève mon casque.
« please sit down »
C’était bien mon intention …

Nous traversons la ville animée,
les titres d’il y a plus de trente ans défilent entre mes oreilles.

On passe le commissariat.
Je demande l’arrêt et remercie le chauffeur, qui me répond.
Je prépare une pipe 
et parcours les quelques centaines de mètres qui me séparent du studio 
en écoutant « The Killing Moon », encore.

J’arrive en même temps que Wan Chu devant la porte du studio déjà relevée.
Mimi doit être là-haut.
Comme ici on ne se dit bonjour que de loin,
je lui dis juste « hello » en souriant.
Wan Chu me regarde déçue :
« I need a hug »
Je la prends dans mes bras.
Elle sourit.

À l’entrée des escaliers, les tong de la mariée sont là.
« the bride is back »
Wan Chu me reprend :
« the wife is here »
Elle était une « bride » la dernière fois qu’on l’a vue,
maintenant c’est une « wife » et visiblement pour Wan Chu, 
ça change beaucoup de choses …
On rit.
On raconte la chose à Mimi après lui avoir dit bonjour.
« No no no, I’m still miss Chang and that’s it »
Je l’appellerai donc dorénavant mademoiselle Chang.
(et madame Lin si je veux la faire enrager ..)

Les deux copines se retrouvent après quasiment une semaine de séparation.
(bon, ok, elles se sont écrit sur Internet, mais c’est pas pareil).
Elles se chauffent en discutant.


Mimi me demande sur un ton sarcastique si Cheng Wei dort encore.
Elle ne se rend pas bien compte de ce par quoi le jeune homme est en train de traverser.

Il arrive quelques minutes plus tard.
L’air habituellement préoccupé.
On parle du planning de la semaine prochaine.
Le matin, je suis en stage à Tainan, nous pourrons commencer les répétitions qu’en début d’après-midi,
14h ou 14h30 en fonction des trains.
Le mercredi, on ne répètera pas :
je monte à Taipei récupérer les filles 
et je sens que Cheng Wei n’a pas très envie de se retrouver seul avec les deux taïwanaises,
nous irons à l’aéroport ensemble.

Wan Chu et Mimi commencent à réviser,
Cheng Wei est étonné de la nouvelle coupe de cheveux de Mimi.
Il aurait préféré qu'elle garde les cheveux longs,
moi aussi.
Il a peur que ça la masculinise un peu trop.
Là, je crois qu'il s'inquiète vraiment pour rien.
Il se plonge dans la liste des gens à inviter.


Mimi a une excellente mémoire corporelle.
Elle est un peu moins forte pour les comptes.
Elles cherchent pendant une vingtaine de minutes.
Quand elles ont le gros, 
elles viennent me demander si elles peuvent visionner la vidéo d’avril.
En fait, elles n’avaient eu le temps de réviser depuis.
Je mets la vidéo sur l’écran.
Elles corrigent certains détails.

Une fois qu’elles se sentent prêtes,
on s’attaque à la construction,
j’explique à l’une pendant que l’autre travaille,
on tente en musique avec une troisième danseuse,
Marie, 
sur l’écran de mon Ipad.

Le début coïncide parfaitement et ça fait du bien.
Après, ça se corse un peu,
j’ai huit temps de décalage.
Je réorganise.
Là, ça marche jusqu’à la danse d’ensemble
sauf que musicalement, il y a un décalage.
Il y a un break musical à la fin de ce qu’elles viennent d’apprendre,
et il est décalé de deux autres mesures par rapport à la version de Marie.
J’écoute sur l’Ipad mais le son n’est pas très bon.
On verra quand les françaises seront là.

Pause déjeuner,
avant de partir je montre à Cheng Wei, le duo avec Marie.
On entend les filles descendre.
Le temps qu’on discute un peu de la chose et que l’on descende à notre tour,
elles ont disparu.
Dommage, ce sera un déjeuner en tête à tête.
« qu’est-ce que tu veux manger ? »
l’éternelle question …
« raviolis ?
- ah oui, ça je veux bien ! »
On va au snack de raviolis le plus proche,
avec sa liste impressionnante de variétés,
porc, légumes, crevettes, poulet, épicé ou pas,
et ceux dans deux types de raviolis : 
les « wet » à la vapeur, et les « dry » qui sont frits.
Et si jamais vous ne trouvez pas votre bonheur là dedans, 
il y a aussi toute une série de plats de nouilles.
On se régale.
Je lui demande pourquoi les filles n’ont pas attendu.
Il ne sait pas …

Il y a eu un accident de car de touristes chinois.
Il a pris feu sur l’autoroute.
Au journal télévisé, ils repassent en revue les consignes sécurité dans tous les types de véhicules.
c’est drôle de réentendre le « brace » dont ils ne parlent plus dans les avions.

On repart au studio après s’être acheté des jus de canne à sucre.

Les filles sont déjà revenues,
je leur dis qu’elles auraient pu nous attendre,
elles ne répondent pas, 
n’en parlons plus ...

Cet après-midi, on travaille avec Cheng Wei.
Contrairement à moi (du moins pour l’instant), il a du mal à prévoir les choses.
Il a une idée globale de ce qui va se passer,
il a écouté la musique mais la construction, il la fait avec nous.
Du coup, il prend plus de temps pour la réflexion que pour la transmission qu’il fait à toute vitesse
et une précision toute relative,
je comprends que les filles en aient un peu marre des fois.

Cette partie de la pièce s’appelle « Foreigners »,
il veut parler du fait que les taïwanais sont plus souvent enclins à aider les étrangers que leurs voisins.
La construction est simple,
deux duos simultanés.
Les filles dans une danse très dynamique,
les garçons dans des ports de bras plus tranquilles 
qui aboutissent à chaque fois à un déséquilibre et une chute 
où je suis rattrapé par les filles  qui laissent leur danse pour me récupérer 
alors que Cheng Wei tombe.
Pour les ports de bras, il me demande de me servir de ceux de l’oiseau.
Maintenant que les deux pièces sont mélangées,
effectivement, ça a du sens.
La danse de Cheng Wei est rapide,
parfois un peu trop pour mon corps vieillissant qui s’est confortablement installé dans ses propres habitudes gestuelles.
Je rame un peu, mais c’est un challenge,
j’aime ça.
Et je lui fais assez confiance pour ne pas me laisser être ridicule sur le plateau.

On travaille cette partie de la pièce jusqu’à 17h où Mimi doit rentrer à Tainan.
Wan Chu, l’inséparable, s’en va aussi.
On n'a pas pris le temps de les filmer mais je suis sûr qu'elles s'en souviendront.

On refait une fois ou deux le duo de la veille.
Première présentation publique devant un public taïwanais demain après-midi.
Puis c’est au tour de Cheng Wei de s’en aller sur les chapeaux de roue.
Il a un cours à 18h.

Je prends le temps de ranger mes affaires calmement,
j’éteins la clim’, le ventilo, les lumières,
je descends la porte automatique du studio,
je regarde sur le site des bus,
il y a un 53B dans 8 minutes.
Parfait timing.

Alors que je remonte vers l’arrêt,
quelques gouttes de pluies me font m’inquiéter pour mes sandales neuves
(pour une fois que je les mets …)
Heureusement, elles n’auront même pas le temps de faire un quelconque effet.
Je suis sec quand je suis assis sur le banc et mes sandales aussi.
Je sors mon casque du sac,
et reprend mon écoute des tubes de mon compilation.

Je regarde les pieds des gens autour de moi,
ils sont en tong, comme souvent les jours de pluie.
Révélation : en fait les tong, ce sont nos bottes en caoutchouc.

Le 53B arrive,
il y a plus de monde que le matin.
Je suis assis à côté d’un étudiant élégant avec des fausses lunettes,
il n’y a même pas les verres, que les montures ….
très à la mode ici …

18h,
je suis devant le lycée des jeunes gens en uniforme blanc.
Je m’enfonce dans la ruelle qui rejoint le canal,
à droite mon immeuble.

Je ne passe pas par la chambre.
Je vais directement sur le toit.
C’est l’heure du coucher de soleil ...

J’appuie sur le bouton 11 du boitier de l’ascenseur.


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